Comment la Palestine fut perdue de Jean-Pierre Filiu

La lecture de cet ouvrage de Jean-Pierre Filiu sur l’histoire de la Palestine est indispensable pour nourrir ce débat, comprendre la situation actuelle et évaluer les chances d’une évolution vers la paix au Moyen-Orient.


Ce nouveau livre de Jean-Pierre Filiu, professeur des universités et historien du Moyen-Orient, apporte une réflexion de fond sur la question palestinienne, dont le réveil tragique occupe actuellement l’actualité. Comment expliquer que ce territoire de l’empire ottoman, ne comptant qu’une communauté juive de 10 % de sa population en 1917, soit devenu, après plus d’un siècle, l’État d’Israël, qui exerce de fait sa souveraineté sur l’ensemble de la Palestine historique sans qu’un État palestinien, pourtant évoqué dès les années 1920, n’ait pu apparaître ?

Pour répondre à cette question, l’auteur évoque les atouts dont la communauté juive, à la recherche d’une terre promise, a bénéficié. Dès le XIXe siècle, elle dispose d'un soutien inattendu des Églises protestantes anglaise et américaines ; puis elle sait, de façon satisfaisante, gérer ses contradictions internes ; enfin elle met en œuvre une politique du fait accompli qui s’est révélée efficace. Au contraire, la population arabe a eu des difficultés à se faire reconnaître comme palestinienne, n’a pas reçu le soutien qu’elle pouvait attendre des pays frères et s’est divisée en de multiples factions rivales.

Paradoxalement, bien avant l’invention du sionisme par Theodor Herzl, ce sont des pasteurs protestants anglais et américains qui inspirent un mouvement sioniste chrétien « restaurationiste ». En Angleterre, dès 1836, le pasteur Edward Bickersteth annonce « la restauration des Juifs sur leur propre terre ». Ses idées sont relayées notamment par Anthony Ashley-Cooper, comte de Shaftesbury, qui fait sienne la formule qui devait être reprise avec le succès que l’on sait : « un pays sans nation pour une nation sans pays ». Aux États-Unis, un professeur d’hébreu, le révérend George Bush évoque en 1844 un « rappel définitif de la race juive de sa dispersion prolongée entre les Nations et de sa réinstallation sur la terre léguée par l’Alliance ». Ce chapitre montre comment les deux mouvements sionistes se sont rencontrés et poursuivent une alliance que certains pourraient juger contre-nature, compte tenu des arrière-pensées antisémites du courant évangélique. Netanyahou a bien compris tout le parti qu’il pouvait tirer de cette alliance et a préféré s’appuyer sur le mouvement évangélique lié au Parti républicain plutôt que sur le Parti démocrate, pour lequel vote la grande majorité des Juifs américains. Ainsi, la déclaration Balfour (1917) apparaît ex post comme le véritable point de départ de l’établissement de l’État d’Israël, dans la mesure où il prévoit un « foyer juif » en Palestine sans évoquer la création d’un foyer arabe. Cette déclaration devait être intégrée par la Société des Nations dans le mandat confié à la Grande-Bretagne qui, par ailleurs, avait promis un royaume arabe qui n’a pas vu le jour.

La vie politique intérieure d’Israël, bien que tumultueuse, n’a pas été un handicap face à la question palestinienne aussi bien avant qu’après 1948, malgré les fortes tensions entre les différents courants qui traversent la société. Cependant, l’évolution de son centre de gravité vers la droite puis l’extrême droite semble irréversible et structurante pour la politique intérieure. Israël est passé d’un État travailliste qui contrôlait aussi bien la vie politique qu’économique et sociale, à un État-Netanyahou, Premier ministre pendant plus de seize ans, et qui n’a pas dit son dernier mot. Les mouvements d’extrême droite, petits partis mais faiseurs de Premier ministre, sont de plus en plus influents. Par-delà ses divisons, la classe politique a toujours refusé l’idée d’un État palestinien, pourtant évoqué dès 1925 par Brit Shalom, « l’Alliance pour la paix ». Le déni de l’existence d’un peuple palestinien, comme la promotion, depuis 1967, des colonies, pourtant illégales aux yeux du droit international, sont des constantes. Les moments Rabin, puis Barak, apparaissent comme des occasions manquées, avec la reconnaissance de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) comme représentante du peuple palestinien et la perspective d’une « entité » pour Rabin, d’un « État » pour Barak. Aujourd’hui, un État palestinien semble plus que jamais faire l’objet d’un rejet total de la classe politique israélienne, traumatisée par l’agression atroce du 7 octobre 2023.

Du côté arabe et plus précisément palestinien, Jean-Pierre Filiu fait apparaître des faiblesses structurelles. La solidarité des « pays frères » est à géométrie variable. La Syrie ne cache pas son hostilité à l’égard de l’OLP, qu’elle a essayé d’éliminer en 1983. Les pays du Golfe manifestent leur mécontentement après le soutien de Yasser Arafat à Saddam Hussein et se lassent de leur générosité financière. Plus récemment, ils entreprennent une normalisation de leurs relations dans le cadre des accords d’Abraham. Les Palestiniens eux-mêmes étalent leur divisons et leur impuissance. Le Fatah et le Hamas se livrent une véritable guerre civile larvée. La plupart des pays occidentaux, notamment les États-Unis, n’apportent qu’un soutien tardif et faible à l’établissement d’un État palestinien. L’Europe, sous l’impulsion de la France, a essayé de jouer un rôle plus actif. La déclaration de Venise (1980), sous l’impulsion du président Giscard d’Estaing, estime que « le peuple palestinien doit être en mesure d’exercer pleinement son droit à l’autodétermination ». François Mitterrand est le premier homme d’État occidental à prononcer les mots « État palestinien » devant la Knesset en 1982. Miguel Moratinos, l’envoyé spécial de l’Union européenne, choisi sur proposition de Jacques Chirac, agit en faveur d’une solution crédible. Cependant, Washington, sous administration démocrate comme républicaine, fera tout pour écarter l’Europe des négociations. Les États-Unis n’ont pas exercé le rôle d’honnête courtier qui aurait dû être le leur.

Cet ouvrage confirme à quel point l’histoire a pesé et pèse encore sur la solution d’une question qui est l’avenir de la Palestine historique. Certes, l’État d’Israël a étendu son influence sur l’ensemble de ce territoire, mais les événements actuels montrent bien qu’il n’a toujours pas réussi à assurer sa sécurité, qui ne pourra être obtenue que par une solution politique. Dans sa conclusion, qui évoque la guerre de Gaza, l’auteur plaide pour la solution des deux États. Mais est-ce encore possible ? La situation sur le terrain après l’agression du 7 octobre, le traumatisme de la population israélienne, la tentation d’une épuration ethnique, la haine qui s'est développée de part et d’autre et la brutalité de la réplique de l’armée israélienne, pour laquelle il semble qu’il n’y ait pas d’innocents à Gaza, rendent cette perspective hypothétique. Le débat est ouvert. La lecture de cet ouvrage est indispensable pour nourrir ce débat, comprendre la situation actuelle et évaluer les chances d’une évolution vers la paix au Moyen-Orient.

Seuil, 2024
432 p. 24 €