Notes de lecture

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Mythologie de l'événement. Heidegger avec Hölderlin, de Christian Sommer

septembre 2018

#Divers

Le livre expose clairement la réorientation philosophique de Heidegger dans les années 1930 dans ses aspects spéculatifs et politiques. Le dépassement de la métaphysique a aussi une portée métapolitique, constamment réfléchie par Heidegger bien que longtemps minorée par la critique. Le surinvestissement de l’œuvre de ­Hölderlin apparaît comme la tentative d’ancrer un recommencement de la philosophie sur d’autres bases que l’envoi grec, failli en métaphysique et en technique. Il apparaît nettement que la perspective politique n’est pas étrangère au projet spéculatif, mais lui est intrinsèque. Il ne s’agit donc pas de distinguer la faiblesse de l’homme pour la dictature de la profondeur du penseur. L’engagement nazi de Heidegger ne peut être interprété qu’en le replaçant dans son agenda philo­sophique. Si opportunisme il y eut de sa part, ce fut en ce qu’il escompta de la révolution politique la création (destructrice) de nouvelles conditions pour un recommencement philo­sophique germanique, appuyé sur une exégèse de Hölderlin. De même que l’instrumentalisation du nazisme à des fins de sortie de la métaphysique peut paraître sidérante, l’usage très singulier de Hölderlin ne l’est pas moins. Car il y va de bien autre chose que du culte récent du grand poète redécouvert : Hölderlin est investi d’une fonction ontologique, mythologique et religieuse. Il devient un document révélé, que les exégèses du penseur sauront faire parler. La pensée de l’Ereignis, les figures du dernier dieu, de Dionysos, la sortie hors du cadre de la présence, le sacrifice du héros et le rôle dévolu au « peuple » sont exposés dans leur enchaînement conceptuel-imagé. Le livre explicite le propos de Heidegger, souvent euphémisé, quand il rapporte les figures des «trois forces créatrices du Dasein historiques» évoquées dans Les Hymnes de Hölderlin (de 1934-1935) que sont le poète, le penseur et le créateur d’État à Hölderlin, à lui-même et à Hitler. En même temps, suivant prioritairement le fil immanent d’une reconstruction du projet philosophique, on peut aussi considérer que le livre euphémise à son tour. Il ne le fait cependant qu’à proportion de ­l’ambition (horribile dictu) d’objectivation, nécessaire à l’appréciation du propos heideggérien : «L’interprétation heideggérienne du “national-socialisme” […] est corrélée […] à la surévaluation massive et messianique de la figure du créateur d’État.» L’ouvrage de Christian Sommer permet d’en apprécier la portée avec précision et discernement. Il suggère aussi que l’ombre portée de ce projet métapolitique survit à la débâcle de 1945 : «Nul doute que le rêve tourmenté de l’“autre commencement” se prolongera après la guerre, mais frustré de sa dimension métapolitique.» Voilà qui incite à poursuivre le déchiffrement de l’œuvre tardive d’un œil neuf.

Presses universitaires de France, 2018
300 p. 26 €

Denis Thouard

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