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Dans le même numéro

La poésie sombre des « Cahiers noirs »

juil./août 2016

#Divers

Dans les Cahiers noirs (1931-1948), la poésie de Hölderlin devient pour Heidegger un nouveau commencement dans l’histoire de l’être. Ce tournant est métapolitique dans la mesure où il permet au peuple allemand de sortir du nihilisme moderne.

Au-delà des réactions immédiates concernant leur portée politique, les Cahiers noirs à présent publiés pour les années 1931-19481 permettent de mieux comprendre les raisons de l’énorme investissement dont la poésie (Dichtung) fut l’objet pour Heidegger dans les années 1930 et suivantes. Par contraste avec la métaphysique désormais rejetée, la poésie devient un rapport à l’être et l’annonce d’un nouveau commencement historial (dans l’histoire de l’être). Cette conception, au prix de quelques accommodations, a rencontré un écho important après-guerre. Les Cahiers noirs aident à remettre en perspective cet engouement qui a marqué le paysage intellectuel du dernier demi-siècle, notamment en France.

Lire les Cahiers noirs

Dans quelle mesure les Cahiers noirs éclairent-ils l’évolution philosophique de Heidegger après Être et temps (1927) ? Entre le Discours de rectorat (1933) et les Chemins qui ne mènent nulle part (1950), seules quelques conférences ont paru, alors qu’il s’agit d’une période extrêmement féconde. Nous disposons dorénavant des Réflexions et Annotations formant les quatre volumes des Cahiers noirs, mais aussi des Contributions à la philosophie, qui y renvoient explicitement. Il s’agit donc d’autre chose que d’un journal privé, puisque des considérations philosophiques se mêlent aux propos politiques et aux opinions personnelles. De plus, Heidegger en a prévu, comme cela a été plusieurs fois souligné, la publication dans le cadre de l’édition de son œuvre. Or ces textes sont à part, car si de nombreux cours des années 1930 et 1940 ont été édités, il ne semble pas qu’ils contiennent beaucoup de dérapages d’expression, qui semblent réservés aux réflexions des Cahiers noirs.

Pour autant, il n’y a pas lieu d’être exagérément surpris en découvrant en clair les arrière-pensées de Heidegger pendant la période 1930-19482. L’antisémitisme était connu et n’est que confirmé. L’engagement nazi y est présent sans fard, la déception après 1934 ne venant que d’une insuffisante radicalité et d’un embourgeoisement précoce du mouvement. Quelle position adopter devant ces nouveaux documents accablants ?

La mise au pas

Indépendamment de son imprégnation idéologique qui le rend sujet aux diverses composantes du nazisme, Heidegger poursuit manifestement une visée philosophique mégalomaniaque. Pour sortir de l’ère de la métaphysique et du nihilisme, il parie sur un nouveau commencement historial, une césure radicale d’avec le passé, dont le nazisme devait être à ses yeux l’instrument. Cela se résume dans son énoncé de 1933 : Metaphysik als Metapolitik (« La métaphysique comme métapolitique », GA 94, 116). La destruction philosophique de la métaphysique doit être relayée par un autre commencement, en concurrence du commencement grec, dont les Allemands seraient les initiateurs. Le salut du Dasein passe par sa reprise dans la communauté du peuple et dans sa participation à la mission historique de ce peuple. Heidegger est donc un partisan acharné de la mise au pas, il faut que ne reste plus rien du monde ancien, bourgeois, culturel, pour qu’une autre humanité puisse émerger. Il mise alors sur l’opportunité d’un immense retournement, qu’il a favorisé du reste à travers sa fonction de recteur de l’université de Fribourg. Dans le titre de son discours de rectorat, Selbstbehauptung signifie non pas « auto-affirmation », car il ne défend ni l’Université, ni surtout son autonomie et ses libertés anciennes3, mais « auto-capitulation », « rémission sans condition », voire Selbstenthauptung, « auto-décapitation », car il s’agit d’accélérer la mise au service des fonctionnaires du savoir sous commandement politique.

Il pense naïvement pouvoir utiliser un programme politique composite pour son projet philosophique. La violence théorique s’accommode alors de la plus grande violence politique, une attitude qu’il ne modifiera en rien ultérieurement. Après 1934, la déception ne concerne que la lenteur bureaucratique de l’État nazi. Heidegger va plus vite que la musique et opte pour le « mouvement ». Mais la médiocrité des cadres et le pragmatisme relatif des dirigeants favorise une transformation par paliers. Il n’a que mépris pour ce tournant petit-bourgeois du « mouvement », mais n’en adhère pas moins aux dogmes du parti. Il déplore surtout le poids de l’appareil bureaucratique, la part de l’organisation, la rationalisation du « mouvement » qui est contraire à sa destination historiale.

Il est faux de penser qu’il ait cherché à traduire la doctrine nazie dans sa philosophie4. Celle-ci résulte d’un développement propre : la rencontre avec le nazisme se fait dans l’illusion d’avoir trouvé une brèche historiale où son projet philosophique aurait pu se confirmer. Sa visée est bien métapolitique. Par ailleurs, les recoupements idéologiques avec le nazisme ordinaire sont très nombreux, à l’exception de petites querelles ponctuelles, souvent liées au ressentiment contre des collègues encore moins scrupuleux que lui. La solidarité avec l’impérialisme guerrier se manifeste également après la guerre, dont les destructions ne lui inspirent qu’une sorte d’apitoiement sur lui-même, parfois étendu au peuple allemand.

Antisémitisme et critique de la modernité

L’antisémitisme faisait partie de ce bagage idéologique et semble avoir été une constante, mais non une obsession. Il est induit de la critique de la modernité comme calcul, représentation, urbanité, commerce, intellectualité, abstraction. Certaines figures semblent cristalliser son rejet : Marx, sans doute, annonciateur et prophète de l’égalité, qui lui paraît condenser les méfaits du monde moderne, et un repoussoir politique à travers l’Union soviétique ; Freud, parfois nommé, pour son analyse de l’inconscient, auquel est imputé une approche objectivante de l’âme humaine (GA 96, 218) ; Simmel, pas nommé, comme apologète de la grande ville, penseur de l’argent et représentant de la sociologie5. Derrière le « dispositif » [Gestell] et la « machinerie » [Machenschaft] se dissimule le visage de la modernité honnie, qui est aussi un visage juif6. Compte tenu de la dénonciation de la modernité, qui va de pair avec la critique de la métaphysique, l’antisémitisme philosophiquement légitimé était inévitable dans la construction de Heidegger.

Un nouveau commencement

Heidegger entrevoit dans Être et temps une échappée hors de la métaphysique de la présence par la prise en compte radicale de la finitude et du temps en place de l’être. La stratégie de destruction ne suffit pas. Il engage deux opérations qui encadrent philosophiquement le pari fait sur la révolution nazie.

D’une part, les cours sur Nietzsche sont l’occasion d’approfondir le point terminal de la métaphysique avec le renversement du platonisme et la reconnaissance du nihilisme. Nietzsche permet de mener à bout la métaphysique, d’en épuiser toutes les possibilités. Nietzsche indique la nécessité d’un autre langage pour échapper au platonisme, ce qu’il essaye avec plus ou moins de bonheur dans Zarathoustra. Il esquisse aussi, selon Heidegger, une métaphysique inversée dans ses derniers aphorismes sur la Volonté de puissance et l’éternel retour :

La philosophie de Nietzsche constitue la fin de la métaphysique, du fait qu’elle revient au commencement de la pensée grecque, qu’elle assume ce commencement à sa manière, et ainsi ferme le cercle que décrit dans son ensemble la marche de la question recherchant l’étant en tant que tel7.

D’autre part, le discours sur la création et l’art permet de mettre en place un concept spéculatif de poésie qui va servir de fil conducteur pour l’esquisse d’une autre philosophie. Dès les années 1934-1935, Heidegger se tourne vers une lecture de Hölderlin dont les attentes sont immenses. Il s’agit d’y voir une sorte de prophète d’une nouvelle Allemagne, une porte de sortie hors du nihilisme moderne, initiant un nouveau commencement en concurrence avec le commencement grec qui a failli.

Le basculement qui va doter la poésie d’un pouvoir proprement historialisant est la reconnaissance que l’être dispense lui-même la vérité, de sorte que les obscurcissements de la métaphysique et du nihilisme sont de son fait. C’est ce qu’on appelle le retournement [Kehre], l’abandon non seulement d’un point de vue subjectif, ce que faisait déjà Être et temps, mais de l’idée même de transcendance.

Cette entreprise débouche sur le culte de la poésie caractéristique des positions tardives de Heidegger, dont le fondement est donné dans la conférence sur l’Origine de l’œuvre d’art. Les lectures de Hölderlin s’appuient sur cette analyse et lui donnent un tour historial.

L’être se fait poème

Dans les premiers cahiers qui datent de l’année 1931, il est déjà question d’une philosophie à venir, qui doit être un réconfort et un encouragement. Heidegger le définit comme « un poétiser de l’être ». Il s’interroge sur le rapport de l’être à l’étant et pose : « L’être se fait poème [Gedicht], et donc fini ! » (GA 94, 15).

La difficulté de ces réflexions est de déterminer le rapport entre le sujet et l’opération du poétiser. Le sujet, c’est bien l’être lui-même, mais cet être est dans cette opération « notre » être :

Seul l’Allemand peut poétiser et dire l’être à nouveau de façon originaire – lui seul peut conquérir à nouveau l’essence de la theoria et créer finalement la logique. […] Poétiser de façon plus originaire l’être, « notre » être. « Notre être », c’est-à-dire l’être de l’étant en totalité s’historialisant par nous et en nous.

(GA 94, 27)

Le congé est donné aux pronoms personnels (je, tu), au profit d’un mouvement historial de l’être, assimilé déjà à un nous destinal. Le poétiser est l’acte philosophique qui est également un acte mythique. Il vise d’emblée la régénérescence [Wiederbelebung] de « notre peuple » (GA 94, 100).

Dans les Cahiers noirs, Heidegger pose que non seulement l’Allemand seul peut poétiser originairement l’être, mais que c’est l’être lui-même, « notre être », qui est le poète, qui se finitise en poème (GA 94, 27-28). Il n’y a plus d’acteur, seulement un destin de l’être. Un nœud est établi entre l’initiative de l’être, la destinée historiale du peuple allemand et le milieu du langage qui est en son origine poétiser, poème. La vérité de l’être s’accomplit, a lieu, devient événement, dans un poème.

Le poète du poète

Cette collusion constitue le fond des travaux sur Hölderlin, commencés véritablement lors du cours de 1934-1935 sur les hymnes la Germanie et le Rhin (GA 39). Il ne s’agit pas tant d’un repli en forme de fuite hors du présent politique que d’une interrogation renouvelée, au-delà des contingences de la politique politicienne, sur les destinées nouées de l’être et du peuple allemand. Le poème de Hölderlin est pris comme fil directeur d’une interrogation sur le destin historial du peuple allemand.

L’être déploie sa propre mythologie. Heidegger a fait le pari que les poèmes de Hölderlin avaient les ressources de fonder de nouveau le lien à l’être et annonçaient une « religion populaire ». Hölderlin est le « poète du poète en tant que poète de l’allemand » (GA 39, 214).

La poésie opère le renversement de l’être-là solitaire à la communauté solidaire du peuple en fondant le rassemblement authentique de ce dernier :

La poésie – ce n’est pas un jeu, le rapport à elle n’est pas une détente ludique dans laquelle on s’oublie, c’est l’éveil et la concentration de l’essence la plus propre de l’individu, grâce à quoi il se ressource au plus profond de son Dasein. Si chaque individu en est issu, le rassemblement authentique de ces individus en une communauté originelle est acquis d’avance8.

(GA 39, 8)

Le renversement s’accomplit puisque la poésie est origine : le « Dasein des peuples jaillit toujours de la poésie ». C’est que Heidegger a déjà opté pour une conception du langage comme effet de l’être, illustration concrète du retournement qu’il opère, annonçant son adage die Sprache spricht : « [L’essence la plus pure du langage] se déploie initialement dans la poésie. Elle est la langue primitive [Ursprache] d’un peuple » (GA 39, 64 ; tr. 69).

Une autre entente du langage

Heidegger s’efforce de déchiffrer le destin du peuple allemand dans les indications des poèmes de Hölderlin9. La conférence de Rome sur Hölderlin en 1936 explicite le retournement qui met la poésie au principe :

L’essence de la poésie doit être conçue à partir de l’essence du langage. […] En conséquence, jamais la poésie ne reçoit le langage comme une matière à œuvrer et qui serait à sa disposition, mais c’est au contraire la poésie qui commence par rendre possible le langage10.

Heidegger poursuit son pari d’une sortie de la métaphysique par la destruction de l’ancien et l’anticipation d’une nouvelle réalité fondée par la poésie de Hölderlin, aboutissant à un peuple allemand retrouvé. La politique, c’est entendu, n’est qu’un moyen, qu’elle soit totalitaire, violente, meurtrière, voire qu’elle utilise les armes de la rationalité et de la technique. Ce qui est visé est, au-delà, la sortie hors d’un régime déterminé de rapport de l’être à l’étant. Il faut redonner l’initiative à l’être, donc faire comme s’il l’avait reprise. Le moment historique de la révolution allemande puis de la déflagration mondiale de la guerre (y compris l’extermination) peut être réinterprété selon ce plan métaphysique.

Hölderlin aide à interpréter l’être, au moins « notre être », puisque la poésie fonde la communauté historique des Allemands. Le bas monde est adonné au nihilisme et désespère d’en sortir, les dieux se sont retirés – mais la poésie indique, pour les Allemands au moins, un nouveau départ. Heidegger tient les poèmes de Hölderlin pour des documents authentiques de l’histoire de l’être.

Le mode de lecture appliqué aux poèmes de Hölderlin, marqué par le rejet de la philologie, cherche à traquer les signes de l’être. Heidegger cible des trouées, des mots porteurs dans les poèmes, qui vont appuyer sa lecture en direction du dépassement de la métaphysique. Toute autre approche le ferait demeurer dans l’orbe de la métaphysique, de la méthode et de la représentation, et par conséquent lui ferait manquer la cible.

L’investissement fourni par Heidegger dans son exégèse de Hölderlin11 n’a d’équivalent que son effort continu pour donner à Nietzsche une stature philosophique, faisant de lui le point terminal de la métaphysique occidentale12. Mais Nietzsche offrait les armes de la destruction, notamment de la destruction des catégories de la morale et de l’héritage chrétien. Il ne parvenait pas à engager un nouveau commencement – y compris dans le Zarathoustra, qui reste philosophique. Hölderlin permet de passer à un autre registre sur le fondement d’une autre entente du langage.

Après la défaite

Les Cahiers noirs laissent une béance entre l’été 1942 et l’année 1945. « Sur cette terre, devenue une étoile errante, se déchaîne la guerre », peut-on lire en été 1942 (GA 97, 17). Et quand le nom de Hölderlin réapparaît, une autre époque, séparée de la précédente par un entre-temps, a commencé :

Hölderlin – Plus personne n’ose dorénavant nommer son nom. […] Une fois encore la poésie de Hölderlin va retourner dans la nuit et rester oubliée, abstraction faite de l’inévitable façade de culture.

(GA 97, 58)

On délaisse Hölderlin et l’on revient à Goethe – on revient du national au cosmopolitique, à la Weltliteratur, cette « littérature » qui est bien « internationale », mais non « universelle dans son intraduisibilité » (GA 97, 60). Il considère avec amertume l’abandon de Hölderlin. De façon effrayante, il met sur le même pied l’échec du nazisme, avec le risque de « retomber » au niveau de la culture d’avant 1932.

Heidegger fournit lui-même tous les éléments pour une interprétation métapolitique de ses lectures de Hölderlin. Elles sont liées à la Kehre, à l’abandon de l’activisme issu de l’expérience du rectorat, et à la tentative de poursuivre les mêmes fins en comptant sur le mouvement historial de l’être lui-même. Il précise bien que son engagement dans le nazisme n’était nullement une « erreur politique au sens de l’histoire mondiale » (GA 97, 148). Il s’agissait pour lui de poursuivre les mêmes fins par d’autres moyens. Ce qui a échoué par la voie directe, politique, pourrait bien s’accomplir par la voie indirecte, poétique. Le dialogue avec Hölderlin, écrit-il en 1946, vise à « faire l’expérience historiale-ontologique [seyngeschichtlich] de ce poète et penser le rapport essentiel occulte entre poétiser et penser ; c’est pourquoi aussitôt après avoir démissionné du rectorat et après le retrait complet de toute espèce d’activité “politique” ou pseudo-politique » (GA 97, 178, je souligne). Après la guerre, il accentuera la passivité, la sérénité de l’accueil de ce qui se produit. Le retournement est déjà accompli après Être et temps, mais dans une certaine impatience qui lui faisait alors parier sur le « surmontement » politique de la métaphysique et sur un nouveau commencement.

Il prend ses distances avec une lecture trop politique de Hölderlin, liée à une approche encore malgré tout trop intellectualiste des poèmes, pour une méditation des signes. Le « temps de détresse » dénoncé par Hölderlin, qui donne sa tonalité à l’essai « Pourquoi des poètes ? » (1946), où il résume et réarrange sa méditation sur le poème, a changé de sens. C’est toujours l’emprise de la métaphysique sous sa double face de rationalité américaine et russe, mais c’est dorénavant aussi le deuil de la chance historique du peuple allemand, au-delà du caractère décevant de son organisation politique.

Reprenant après-guerre l’amorce d’un nouveau commencement chez les poètes, il doit redoubler d’efforts pour dépasser la langue de la philosophie et se mettre à l’écoute du « dict [Sage] de la pensée » ou du mythe de l’être. Il établit le constat d’une critique de la modernité comme nihilisme, issu de la métaphysique dans son déploiement terminal, et indique des recours dans la poésie. C’est d’abord en enjoignant au lecteur d’être « attentif à la trace des dieux enfuis » et en posant que la « poésie dit le sacré au temps de la nuit du monde13 ». L’époque de la métaphysique ayant pour conséquence l’oubli de l’être, il s’agit de rétablir un dialogue historial avec le dire poétique. Le lecteur peut comprendre qu’il s’agit d’échapper au déferlement de violence et de volonté de puissance dont la guerre a été l’explosion et d’en appeler à un autre commencement pacifique, réconcilié avec l’être, autant dire avec la nature dont l’exploitation est dénoncée comme une pathologie de la modernité technique.

Le discours sur les poètes conjoint la critique de la modernité et des accents vaguement mystiques d’une nouvelle forme de religiosité. Un lecteur averti ne manquera pas cependant de relever que l’antisémitisme virulent des années 1930 est loin d’avoir disparu, tant il fut associé à la dénonciation de l’attitude calculatrice14.

*

Les Cahiers noirs explicitent la démarche singulière de Heidegger dans les années 1930 : c’est pour échapper au destin rationnel de la métaphysique qu’il s’est tourné vers la poésie de Hölderlin en espérant y trouver l’amorce d’un nouveau commencement radical. C’est aussi pour cela qu’il s’est tourné vers le nazisme, dans un geste d’une radicalité extrême. Après 1945, il a conservé sa critique de la modernité tout en la dépolitisant. Son emprise sur la poésie a contribué à son immense succès de l’après-guerre. Elle se situait pourtant, comme le montre la lecture des Cahiers, dans la continuité de son radicalisme antérieur.

  • *.

    Philosophe, directeur de recherche au Cnrs, il publie Pourquoi ce poète ? Le Celan des philosophes aux éditions du Seuil en septembre 2016.

  • 1.

    On désigne par Cahiers noirs les volumes 94-97 de la Gesamtausgabe édités par Peter Trawny, Francfort-sur-le-Main, Klostermann, 2014-2015 (cités GA, le volume et la page, dans notre traduction). Voir « Heidegger : la boîte noire des cahiers », Critique, no 811, 2015 ; et Donatella Di Cesare, Heidegger, les Juifs, la Shoah. Les Cahiers noirs, traduit par Guy Deniau, Paris, Seuil, 2015.

  • 2.

    Pour Günter Figal, alors président de la Société Heidegger, « la césure fut la lecture des Cahiers noirs » qui l’ont « surpris, dégoûté, choqué ». Voir son entretien, ”Das Ende des Heideggerianismus“, Information philosophie, avril 2015, p. 129-131. On peut se demander si ce n’est pas cet étonnement qui est étonnant.

  • 3.

    Cette liberté n’était qu’inauthentique et négative, rappelle le discours de rectorat : « Le concept de la liberté de l’étudiant allemand va maintenant être reconduit à sa vérité. De celle-ci se déploieront à l’avenir l’engagement [Bindung] et le service des étudiants allemands. Le premier engagement est celui de la communauté du peuple […]. Le deuxième engagement est l’honneur et le destin de la nation au milieu des autres peuples. […] Le troisième engagement des étudiants est la mission spirituelle du peuple allemand » (Martin Heidegger, Die Selbstbehauptung der deutschen Universität, Breslau, Korn, 1933, p. 15-16).

  • 4.

    C’est la thèse d’Emmanuel Faye dans son livre, Heidegger : l’introduction du nazisme dans la philosophie, Paris, Albin Michel, 2005.

  • 5.

    Voir D. Di Cesare, Heidegger, les Juifs, la Shoah, op. cit, p. 140-147.

  • 6.

    La démonstration de Di Cesare est ici convaincante : les expressions de la modernité rejetée tendent à converger autour d’un type juif, sans qu’elles en dérivent toujours.

  • 7.

    M. Heidegger, Nietzsche, tome I, trad. Pierre Klossowski, Paris, Gallimard, 1971, p. 360.

  • 8.

    M. Heidegger, les Hymnes de Hölderlin : la Germanie et le Rhin, dans la traduction de François Fédier et Julien Hervier, Paris, Gallimard, 1988, p. 19.

  • 9.

    Marc Crépon présente, de façon peut-être trop prudente, le nouage des moments de la langue, du destin et du peuple, dans « L’écoute du peuple (Heidegger, lecteur de Hölderlin) », Terreur et poésie, Paris, Galilée, 2004, p. 29-92.

  • 10.

    M. Heidegger, Hölderlin und das Wesen der Dichtung [1936], trad. Henry Corbin, dans Approches de Hölderlin, Paris, Gallimard, 1962, p. 54-55.

  • 11.

    Heidegger a fait cours sur Germanien et Der Rhein au WS 1934/35 (GA 39), sur Andenken au WS 1941/42 (GA 52), sur Der Ister au SS 1942 (GA 53) et composé les textes réunis dans Approches de Hölderlin (1936-1968) (GA 4).

  • 12.

    Le livre Nietzsche, tomes I et II, reprend des cours des années 1936-1937, 1937, 1939, 1940, 1941 plus”Die Seinsgeschichtliche Bestimmung des Nihilismus“ daté de 1944-1946. En novembre 1945, Heidegger chercha à faire passer ces leçons pour un acte de « résistance spirituelle » (GA 16, 402), ce qui est assurément trop dire.

  • 13.

    M. Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part, trad. W. Brokmeier, Paris, Gallimard, 1984, p. 327.

  • 14.

    On le retrouve à propos d’un bref poème de Rilke qui oppose le marchand à l’Ange : « Quand la balance passe / de la main du marchand / à cet ange, qui aux cieux / la calme et l’apaise par l’équilibre de l’espace. » Heidegger commente : « La vie ordinaire de l’homme actuel, c’est l’habituelle auto-imposition sur le marché sans abri des changeurs » (Chemins qui ne mènent nulle part, op. cit., p. 378). Le passage met en scène la sortie hors du règne du calcul et de l’étant pour aborder une autre dimension. L’Ange est – comme l’Ouvert – l’une de ces instances chez Rilke qui permettent de penser l’ensemble de l’étant à partir de l’être. Il est question du renversement possible de la séparation avec ce « passage » [Übergang]. Par le chant, la poésie comme horizon ontologique, on entrevoit la libération de l’existence fondée sur le calcul et « l’imposition délibérée de soi-même » (ibid., p. 380). Le chant poétique aiderait à surmonter les séparations pour retrouver l’Ouvert dans son entièreté, pour rétablir l’expérience de l’être dissimulé sous le règne de l’étant. La poésie est le contraire du calcul, sa négation.

Denis Thouard

Directeur de recherche au CNRS (Centre Georg Simmel / Centre Marc Bloch), il a récemment dirigé, avec Bénédicte Zimmermann, Simmel, le parti-pris du tiers, (CNRS, 2018).

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