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Érasme en Allemagne

novembre 2019

Le 30 juin 2018, la fondation Desiderius Erasmus a été reconnue comme fondation officielle proche du parti AfD (Alternative für Deutschland). Les fondations politiques reçoivent des fonds publics quand le parti dont elles sont proches a pu faire par au moins deux fois son entrée au Parlement (Bundestag).

La fondation Erasmus est la septième à pouvoir prétendre à des subventions fédérales, qui s’élevaient à 581 millions d’euros pour 2017. Ces moyens sont répartis en fonction des sièges des différents partis. En janvier 2019, l’AfD était le troisième parti représenté à l’Assemblée après l’alliance CDU/CSU et le SPD. Avec quatre-vingt-onze sièges, il devance les Libéraux, Die Linke et les Verts. Les moyens qu’il peut espérer pour sa fondation ne sont donc pas négligeables. Bien que critiquant le mode de faire des «  vieux partis  » (Altparteien), l’AfD devrait se résoudre à bénéficier de ces subsides.

Quelle est la fonction des fondations ? Œuvrer à la culture politique du pays en fonction de l’orientation politique du parti affine. Il ne s’agit pas directement de propagande, mais d’une forme de lobby culturel (et politique). Une fondation délivre des bourses, emploie des fonctionnaires, soutient d’autres fondations, organise des événements sur diverses questions, produit des publications, etc.

Il m’est arrivé d’assister à une table ronde organisée par la fondation Heinrich Böll, proche des Verts, au moment des «  printemps arabes  ». Il s’agissait de faire venir des informateurs et de poser des questions pour aider à une meilleure compréhension de ces événements, alors rapides et confus, pour le public allemand. Des représentants de Jordanie, du Liban et d’Algérie, avec deux spécialistes allemands de ces questions, étaient présents le 29 mars 2011. C’était une manifestation parmi d’autres, mais elle avait son intérêt, y compris pour un public tout à fait indépendant de ladite fondation. En même temps, on pouvait remarquer que plusieurs dirigeants du parti les Verts suivaient attentivement les débats, signe positif de curiosité de la part des politiques.

Mais voilà que l’AfD est un parti bien particulier, qui conteste fondamentalement les valeurs démocratiques de l’Allemagne contemporaine, tout en souhaitant afficher des dehors rassurants et «  bourgeois  ». L’AfD provient, pour partie, d’une scission de la CDU, dont l’aile la plus conservatrice voyait d’un mauvais œil les compromis libéraux passés par la chancelière issue de ses rangs, Angela Merkel, avec les socio-démocrates, dans le cadre contraignant de la grande coalition. En effet, celle-ci crée de fait une solidarité durable entre les deux partis naguère constamment opposés. Ils occupent ensemble l’espace politique et le partage des responsabilités fédérales, ne laissant de contestation véritable qu’à la marge. À cette fraction de mécontents du tournant trop libéral du parti conservateur se sont bien sûr amalgamés des électeurs ayant toutes sortes de raison de ne pas trouver leur compte dans cette fixation de la mobilité politique provoquée par la grande coalition et, notamment, issus d’un vivier toujours important de radicaux de droite.

L’AfD conteste fondamentalement les valeurs démocratiques tout en souhaitant afficher des dehors rassurants.

C’est ici que survient le providentiel Érasme. Car les fondations ont besoin d’un patron. L’une d’entre elles a même une patronne, en la personne de Rosa Luxemburg. Le plus souvent, ils sont issus de l’histoire politique du pays : Friedrich Ebert, Konrad Adenauer ou Friedrich Naumann, par exemple. Dans un cas, c’est un écrivain, mais engagé, Heinrich Böll, et engagé dans le sens d’un refus des valeurs restauratrices et conservatrices d’un Adenauer. Ces gens-là étaient plus ou moins contemporains. Mais Érasme ? Né en 1467 à Rotterdam, mort en 1536 à Bâle – quel rapport avec la vie politique allemande ?

Sans doute plusieurs à l’AfD eussent préféré une fondation du nom de Gustav Stresemann, le ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar, conservateur et nationaliste, mais démocrate. Or il se trouva que la famille refusa de prêter son grand homme (prix Nobel de la paix pour ses efforts dans le rapprochement franco-allemand). Il fallut se rabattre sur un ancêtre plus lointain. Un ancêtre ? Il y a de quoi sursauter. À quoi donc peut servir Érasme ?

Vu de loin, c’était un des hommes les plus instruits de son temps : il incarne la valeur de la culture et des langues anciennes, l’appropriation par les nations du nord de l’Europe des avancées de l’humanisme italien. Il parlait à tous dans la langue de la culture : le latin. Internationaliste avant l’heure, il ne se souciait pas de sa langue maternelle néerlandaise. Il est devenu plus récemment le symbole des politiques d’échanges universitaires favorisées par l’Union européenne : les fameuses bourses Erasmus, qui aident les étudiants à faire une première expérience d’un autre pays et d’un autre système d’enseignement. L’année Erasmus a la fonction d’une initiation à l’international. Voudrait-on la remettre à l’envers ?

Érasme est un grand nom de l’humanisme, non seulement comme ensemble de connaissances, les humanités, mais aussi dans sa résistance à Luther, puisqu’Érasme s’engagea pour les valeurs de l’homme et de la liberté. Voudrait-on les reprendre ?

Ou bien, chacun étant fils de son temps, et chaque temps ayant ses ombres, Érasme était aussi porteur de tout un ensemble de préjugés. Sa cause, après tout, était la chrétienté, qui n’est plus exactement celle de nos contemporains. Son rejet des Turcs et des Juifs aurait-il un écho dans notre présent ?

Passée la perplexité, voire la stupeur, il faut se demander quelle sera la fonction de cet Érasme-là, mis sur orbite d’une politique qu’il n’eût guère imaginée, soutenue par des moyens puissants qu’il faut nécessairement prendre au sérieux. Érasme est-il le manteau bourgeois posé sur des épaules révoltées ? Sa fonction est-elle de dissimuler une haine dont la trop grande visibilité ferait fuir les électeurs excédés mais pas à ce point ? La manœuvre paraît grossière. Tellement qu’il faudrait résister à la tentation de ne pas la prendre suffisamment au sérieux, non pour ce qu’elle est, qui est sans doute misérable, mais pour ce qu’elle contribue à dissimuler, qui peut avoir des conséquences.

Denis Thouard

Directeur de recherche au CNRS (Centre Georg Simmel / Centre Marc Bloch), il a récemment dirigé, avec Bénédicte Zimmermann, Simmel, le parti-pris du tiers, (CNRS, 2018).

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