Poèmes de Czernowitz (1938-1945) de Paul Celan

Continuez de lire. Il suffit de lire et de relire et le sens apparaîtra de lui-même.


La publication des poèmes de jeunesse de Paul Celan a tout d’une belle surprise. On y découvre Celan avant Celan. Leur édition, sous le titre Poèmes de Czernowitz, confirme combien Celan était un poète-né. Elle permettra à de nouveaux lecteurs de découvrir un des poètes majeurs de la seconde moitié du xxe siècle, peut-être le plus grand. Paul Celan est né en 1920 à Czernowitz, aux confins de l’Ukraine et de la Roumanie, dans une famille juive, dite assimilée, où on parlait allemand au quotidien. Son œuvre suit le parcours d’un homme qui a perdu ses parents dans les camps d’extermination nazis et qui a dû survivre alors en composant avec cette impensable réalité ; elle révèle le destin d’un poète qui est lui-même passé par les camps de travail, a su se ressaisir, recomposer une œuvre assassinée dans les fondements de sa langue. Il était donc survivant et poète. Avec l’obligation morale d’en porter témoignage, sans dire un mot de trop. Il est mort en 1970 à Paris, où il vivait depuis 1948, ayant choisi de fuir une Roumanie happée par le stalinisme et gangrenée par l’antisémitisme. Il y mena une vie parfois heureuse, avec l’artiste Gisèle Celan-Lestrange qu’il épousa en 1952, bien souvent malheureuse, en proie à des difficultés psychiques grandissantes qui le pousseront à se suicider en se jetant dans la Seine.

« Comment continuer en allemand ? » lui demandait-on de façon lancinante. Celan s’en expliquera dans sa correspondance avec la poétesse autrichienne Ingeborg Bachmann : « Dans cette langue j’ai essayé d’écrire des poèmes pour parler, pour m’orienter, pour reconnaître où je me trouvais et où je devais aller, pour m’ébaucher une réalité. » Son œuvre est dense, elle se compose de dix livres de poèmes écrits entre 1945 et 1970 et de quelques discours, aussi rares qu’essentiels, où il fait le point sur son parcours et sur la place de la poésie dans le monde et dans son univers. En 1960, dans Le Méridien, son grand discours prononcé à l’occasion de la remise du prix Büchner, Celan insiste sur l’articulation des trois accents qui traversent son œuvre : l’accent aigu de l’actualité, l’accent grave de l’histoire, l’accent circonflexe de l’intemporel ou de l’éternité. La Rose de personne (1963) reste son livre le plus emblématique. Le fondement de son expression a pratiquement valeur de manifeste : l’éthique par-delà l’esthétique.

Publiés pour la première fois en Allemagne en 1985, les Poèmes de Czernowitz restaient inédits en français. « Un grand nombre de ces poèmes sont liés à son histoire d’amour avec Ruth Kraft, et beaucoup de ceux-ci reprennent les codes et les motifs du lyrisme amoureux. Certains sont proprement érotiques, même si on voit de plus en plus clairement s’y développer une parole poétique en dialogue avec la conjoncture historique », précise Jean-Pierre Lefebvre, le maître d’œuvre de ce volume en édition bilingue. Lefebvre est désormais le traducteur attitré de l’œuvre de Paul Celan, il est aussi l’auteur d’une préface éclairante et d’un travail de longue haleine pour contextualiser chaque poème du recueil. Si l’accumulation des notes peut impressionner le lecteur, on n’en contestera guère l’utilité puisque les poèmes de Paul Celan trouvent toujours leur point d’« encrage » dans la vie quotidienne ; les titres des poèmes évoquent tout aussi bien sa liaison amoureuse que sa passion pour la botanique : Nuit d’été, Le Réconfort des jours, Chant de l’aube, Tulipes, Pavot, ou Lueurs de roses, parmi une bonne centaine de titres. On y retrouve tout le vécu de Celan, avec en filigrane le besoin de veiller, de reprendre jour et nuit le fil de son poème, de rechercher le mot juste, l’expression salutaire. Dès ses premiers moments, la poésie de Celan est assez saisissante pour nous toucher, transmettre une émotion sans nom au-delà de la compréhension intuitive qu’elle autorise aussi. Celan le répétait sans cesse : « Continuez de lire. Il suffit de lire et de relire et le sens apparaîtra de lui-même. »

Certes, on sentira ici ou là les influences des lectures de jeunesse. Dès son adolescence, Celan, en lecteur boulimique, découvre avec bonheur Arthur Rimbaud, Guillaume Apollinaire, Friedrich Hölderlin, Ossip Mandelstam, Rainer Maria Rilke et tous les grands poètes qui ont marqué l’histoire. Si la forme de ses poèmes garde parfois les traces d’une tradition qu’il connaissait par cœur, on y remarque d’abord l’amplitude de la voix, le rythme de la parole ; comme tout poète, Celan aimait par-dessus tout redécouvrir la langue, en explorer les infinies ressources. Clairement tout est déjà en place même si, après Auschwitz, la poésie de Celan prendra une autre dimension. Au-delà de leur lyrisme intrépide, ces poèmes de jeunesse annoncent déjà un changement de perspective. Le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe parlait de « poésie comme expérience », une expérience inouïe, hantée par l’indicible ; Jean-Pierre Lefebvre préfère parler d’une poésie de recherche : « se départir de l’habitude, accepter que les images aient le souffle coupé par la parole ouverte sur tous les horizons, que la poésie ne soit pas d’expression mais de recherche ». Si les Poèmes de Czernowitz privilégient encore l’expression classique de sentiments mêlés, de sensations fugaces, d’impressions furtives, on y pressent déjà la signature d’un Paul Celan encore en devenir : l’attrait de l’inconnu, l’appel d’un absolu toujours marqué par les déchirements de l’histoire et la quête insatiable de ses racines enfouies. En attendant l’apocalypse, les poèmes de ces temps chaotiques mêlent la fraîcheur et la simplicité à l’inquiétude d’une jeunesse en péril :

Dans le parc

Nuit. Et tout est là :
le lac, les arbres, la barque ;
les ronds dans l’eau…

Blanche
une lueur frôle le saule :
une fille
qui se hâte.

L’unique cygne passe devant nous.

Et si quelque étoile tremblante
s’écalait de sa coque de feu
et tombait dans le lac ?
Sur la rose d’eau ?

Le rouge-gorge périrait-il ?

Seuil, 2026
336 p. 24 €