Jacques Chardonne (1884-1968). Un gentilhomme en littérature de Jean-Paul Dous


Lire Chardonne relève d’une forme d’ascèse. C’est la thèse développée par Jean-Paul Dous qui, dans un essai biographique sur l’auteur de L’Épithalame (1921), pose cette question pertinente en filigrane : que nous advient-il lorsque nous le lisons ? Ainsi n’hésite-t-il pas à qualifier Chardonne de « maître spirituel », dont l’œuvre, autant que nous savons la lire (là est sa limite), peut nous rendre meilleurs, ou en tout cas plus sages – si, comme l’a dit Georges Perros, on ne saurait demander à la littérature que de « nous rendre moins méchants ». Mais si Chardonne, qui peut se vanter de n’avoir jamais cédé aux sirènes du « grand public », a le souci – extraordinaire – de son lecteur, il exige de celui-ci, en retour, un égal souci de la langue, un sens inné de son génie propre, tout en constatant à ce propos, non sans un certain pessimisme, que « la langue française n’est plus comprise en France, nulle part ; j’entends le français qui fut enseigné aux grands individus de la Fronde par Mme de La Fayette et d’autres dames qui savaient parler ; alors les mots n’avaient pas un sens absolument positif ; on avait l’oreille fine, il fallait saisir la nuance, l’allusion, rectifier l’excès voulu, propre à réveiller l’esprit. On écoutait de tout son être ».

On en conclura que cette œuvre, « l’une des plus sous-cotée de la littérature française » selon Jean-Paul Dous, est peut-être bien vouée toute entière à la postérité : ne cesse-t-elle pas déjà de posthumer à sa façon ces dernières années à travers la « révélation » de nombreuses correspondances (on estime en effet que Chardonne a écrit plus de vingt mille lettres à divers destinataires), depuis celles avec Roger Nimier (1984) et Jean Paulhan (1999), jusqu’aux trois tomes décapants de la correspondance avec Paul Morand, chef-d’œuvre de l’art épistolaire1 ? Il y a là, pourrait-on dire, un devenir-correspondance de l’œuvre chardonnienne qui en prolonge la « formule secrète » et permet de concevoir quelque espoir pour le futur, ainsi que le souligne poétiquement Jean-Paul Dous : « Peu importe que, soixante ans après le décès de l’écrivain, cette prose soit encore largement oubliée, nous avons les siècles pour la retrouver. Comme se lancent en se quittant les amants abruptement obligés de se séparer : “On se retrouvera !” »

Après avoir envisagé de manière parfaitement exhaustive et équilibrée, citations à l’appui, les différentes facettes du personnage (du romancier au moraliste, en passant par le « politique » qui a donné lieu à de nombreux malentendus et dont il propose une précieuse synthèse), l’auteur insiste à juste titre sur la spiritualité de Chardonne et sur ce qui la rend plus que jamais actuelle : une spiritualité foncièrement non dogmatique qui exclut toute adhésion à une doctrine et toute profession de foi comme « sacrilèges », « l’attachement au divin étant affaire personnelle, strictement privée ». On y repère ainsi les éléments d’une sorte de bouddhisme acclimaté, constitutif d’une figure quasi confucéenne ou montaignienne, dont témoignent moult déclarations : « J’ai poussé assez loin l’art de ne rien faire » ; « J’aurai passé ma vie à m’effacer » ; « La sérénité, c’est l’indifférence. Tout le reste est vulgaire », ou encore la fameuse inscription lapidaire relevée dans Demi-jour (1964) – « tout finit bien, puisque tout finit », une formule dont Cioran fit sa devise. « Chardonne est probablement le premier écrivain occidental, écrit Jean-Paul Dous, à formuler de manière littéraire ce qui, du registre de l’évidence, appartient au domaine de l’impondérable. »

 

  • 1. Jacques Chardonne et Roger Nimier, Correspondance (1950-1962), éd. Marc Dambre, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 1984 ; J. Chardonne et Jean Paulhan, Correspondance, 1928-1962, éd. Caroline Hoctan, préface de François Sureau, Paris, Stock, 1999 ; J. Chardonne et Paul Morand, Correspondance, t. I : 1949-1960, éd. Philippe Delpuech, préface de Michel Déon ; t. II : 1961-1963, éd. P. Delpuech ; t. III : 1964-1968, éd. P. Delpuech et Bertrand Lacarelle, annotations de Laurence Brisset, Paris, Gallimard, coll. « Blanche », 2013, 2015 et 2021.
L’Harmattan, 2025
374 p. 38 €