Dictionnaire Saint-John Perse
Sous la direction d’Henriette Levillain et Catherine Mayaux
Ce volumineux et très érudit Dictionnaire, à la fois chronologique et thématique, entend réunir deux visages opposés, fortement cloisonnés par l’intéressé lui-même (presque jusqu’au dédoublement de personnalité), celui du poète, prix Nobel de littérature 1960 (connu sous le « pseudonyme altier » de Saint-John Perse), et celui du diplomate, éminence grise du quai d’Orsay (Alexis Leger, né en Guadeloupe en 1887). Il s’agit alors de montrer, selon la démarche exposée dans l’avant-propos, comment « l’imaginaire mythique de la poésie persienne se nourrit d’une pensée politique : attachement à l’ordre colonial et à l’identité créole (Éloges), art du bon gouvernement (Amitié du prince et Anabase), conviction atlantiste (Vents) ou écologiste (Oiseaux) ».
Le maître d’astres et de navigation aura tenté d’effectuer lui-même cette jonction, cette impossible réunification, en composant de son vivant le volume de ses Œuvres complètes dans la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade », en 1972. Il s’y réinvente d’entrée de jeu, sur trente-trois pages, en écrivant sa propre « Biographie » qu’il rédige à la troisième personne du singulier, à l’instar de Jules César dans ses Commentaires ou de Charles de Gaulle dans ses Mémoires de guerre1.
Cette Pléiade, qui est sa quasi exclusive création et comme la continuation de ses poèmes, lui offre alors l’opportunité, qu’il saisit, de revisiter les événements de sa vie, afin de leur retirer tout caractère accidentel et de conférer à son existence son authentique sens destinal : d’où ce mixte de mythe personnel et de roman familial qui fait l’originalité touchante de l’entreprise. Il importe désormais pour le poète, pour reprendre l’une de ses formules, d’« habiter son nom », ce qui signifie qu’il assigne ici à la fiction le pouvoir de valider le réel. Le moi étant par définition trop étroit pour lui, il préférera dès lors dans ses poèmes utiliser le « nous » plutôt que le « je ». Son pseudonyme même de Saint-John Perse, si particulier dans son synthétisme tripartite, n’est qu’un masque de plus, voué à sidérer le lecteur. « Peu d’écrivains, constate Henriette Levillain, ont d’une manière aussi concertée porté le masque dans leur existence, prôné une doctrine du masque et choisi d’idéaliser dans leur œuvre la posture du masqué. » Rappelons d’ailleurs qu’à la place de la photographie habituelle illustrant la couverture, il choisit de faire figurer – hors normes de la collection dans laquelle il s’inscrivait – un masque de bronze à l’antique, quasiment mortuaire, dû au sculpteur hongrois András Beck, qui est comme la métonymie de son désir ascétique de grandeur.
L’œuvre persienne s’inscrit finalement autant dans la modernité que dans la tradition : œuvre de mouvement, sans être de rupture. Ceci explique, en partie du moins, pourquoi Saint-John Perse a pu paraître parfois en décalage avec son temps, notamment au regard de son affirmation/sacralisation de la poésie à l’heure où cette dernière était remise en cause, voire jugée (par la suite, par un Denis Roche) « inadmissible » – sans parler du discrédit attaché au lyrisme, dont il va jusqu’à dire qu’il « l’intéresse seul », au point qu’il en fait un synonyme de « poésie ».
De même, ce qu’on présente comme son cosmopolitisme reste discutable : l’exil ou l’errance persiens ne peuvent se définir que par rapport à un point de référence, point nodal, qui est constitué par la France et n’existeraient pas sans elle. Contrairement à son compatriote antillais Édouard Glissant, il n’aspire pas à se dissoudre dans le « tout-monde » – cet océan vague et indéterminé. Le lieu, quel qu’il soit, demeure en effet pour lui une occasion inépuisable de louer : « Appelant toute chose, je récitai qu’elle était grande, appelant toute bête, qu’elle était belle et bonne », dit-il dans Chronique (1960). S’il parle créole, c’est donc toujours d’une seule et intelligible voix, celle que l’on retrouve à son sommet dans ce chef-d’œuvre qu’est Amers (1957), où il devient non seulement l’auteur de son univers et l’auteur de lui-même (ce qu’il était déjà, dans sa maîtrise précoce), mais aussi le créateur de son propre idiome, en l’occurrence véritablement inouï et qui se confond avec la poésie elle-même.
- 1. Un de Gaulle qu’en vérité, il n’appréciait guère. Antipathie réciproque : il est vrai que, sollicité par le Général pour rejoindre Londres, Leger refusa ce qu’il considérait être une « aventure ». Aussi de Gaulle en conclut-il, dès août 1942, que s’il était un diplomate tout à fait capable, il n’était assurément pas un politique, c’est-à-dire – au sens gaullien – un visionnaire…