Pot pourri de Liliane Giraudon

Parents, amis d’enfance, litanie des écrivains morts (qui, tel un Walter Benjamin, prétendent n’écrire que pour être relus), tout un cimetière avec autel et bougies se cache au cœur de ce pot-pourri qui est aussi le lieu de l’hommage et du recueillement, où se manifeste la posture de fidélité auctoriale.


L’art d’accommoder les restes. C’est ce que suggère le titre – toutefois un peu repoussoir – de ce nouveau recueil en forme d’« auto-anthologie », Pot pourri, qui rassemble des textes, des dessins, des collages, des ébauches de pièces et autres fragments divers, et nous fait circuler entre les genres et les étiquettes dont la poétesse, par bonheur, ne se soucie guère. On y pénètre en quelque sorte dans sa « cuisine », une cuisine familière à la saveur nettement méditerranéenne, comme un goût d’ail dans la bouche : « Poivrons, crevettes, radis noir et laitues. Ne pas oublier le fenouil, les blettes et le gingembre confit. Laisser les noms propres entrer à leur guise. » C’est que, pour Liliane Giraudon, tout fait poésie, y compris le travail destructif ou « déconstructif » sur la poésie elle-même, sa « brutalisation » pourrait-on dire (aux dépens de ce qu’elle appelle le « français de papier »), parce que la poésie s’identifie originellement avec le faire – faire fût-il défaire. « À la fin tout devient poésie », dit-elle citant Novalis.

Chaque bloc, chaque fragment de texte constitue comme un écho en miniature de l’ensemble, de même que « chaque maintenant est le maintenant ». Aussi le livre que nous avons entre les mains, qui juxtapose dans un désordre apparent quantité de projets de livres non écrits, rejetés ou restés à l’état de plans, parfois au stade de vagues scénarios, est essentiellement un livre qui n’aura pas été écrit, au sens où Marguerite Duras disait qu’« écrire, c’est tenter de savoir ce qu’on écrirait si on écrivait ». Il s’en dégage une mélancolie contagieuse, mélange de memento mori (l’autrice y assiste même, en rêve, à son propre enterrement) et d’ubi sunt ? Parents, amis d’enfance, litanie des écrivains morts (qui, tel un Walter Benjamin, prétendent n’écrire que pour être relus), tout un cimetière avec autel et bougies se cache en effet au cœur de ce pot-pourri qui est aussi le lieu de l’hommage et du recueillement, où se manifeste la posture de fidélité auctoriale. « Renommer » n’est-il pas une « arme » à opposer à l’oubli ? Et revoir (qui n’est déjà pas si mal) une sorte de revie ?

P.O.L, 2025
152 p. 20 €