Péguy, un cœur qui a tant battu. Balade sur ses pas de Nicolas Faguer
Nicolas Faguer propose une promenade intime dans l’œuvre et la vie de Charles Péguy. Dans le dialogue avec un écrivain « mécontemporain », il explore la puissance poétique d’une œuvre qui continue de nous accompagner.
Il y a des auteurs qui auront marqué un âge, correspondu à une crise, à une époque précise de notre vie, et ceux qui nous accompagnent fidèlement du début à la fin, que nous ne cessons d’approfondir, mille fois relus (en réalité, ce sont moins nous qui les lisons qu’eux qui nous lisent – et nous élisent), source inépuisable d’inspiration et de sagesse. Pour Nicolas Faguer, qui a consacré sa thèse de doctorat à Charles Péguy et livre ici un essai plus personnel, il est clair que cet écrivain appartient à la seconde catégorie, tant est fort le lien entre les deux hommes. Ce qui est plaisant, c’est ce compagnonnage d’amitié : un coudoiement à la fois familier et – l’un n’empêchant pas l’autre – érudit, d’un auteur toujours prompt à citer « son » Péguy. Car l’auteur ne se départit jamais de ses précieuses Pléiades, acquises alors qu’il n’était qu’étudiant, et qui mettent à notre portée les textes de celui qu’Alain Finkielkraut a appelé, dans un essai décisif, « le mécontemporain » (1992).
À deux pas de la Sorbonne, signalée par une plaque, au numéro 8 de la rue, se trouve l’ancienne boutique des Cahiers de la quinzaine, la fameuse revue créée par Péguy dont le premier numéro est sorti le 5 janvier 1900. « Certains témoins de son époque racontent l’avoir vu, le bâton à la main, devant la porte d’entrée, pour empêcher les antidreyfusards de venir saccager les locaux. Un pistolet se trouvait, en cas de besoin, dans le tiroir de son bureau. » Aujourd’hui, les lieux sont occupés par un café fast-food au fond duquel Nicolas Faguer, toujours sur les traces de son modèle, va s’attabler. Fermant les yeux, il imagine l’effervescence intellectuelle qui y régnait alors et croit entendre la voix de Péguy accueillant les abonnés. Il aimerait presque à cet instant que celui-ci vienne lui parler, ce qui, en fin de compte ne relève pas du domaine de l’impossible pour l’être de dialogue, essentiellement socratique, qu’il fut.
Autant dire que l’essayiste assume totalement la subjectivité de son regard, le meilleur moyen sans doute pour parvenir à embrasser toutes les facettes du puzzle, même s’il sait bien qu’un Péguy complet – c’est-à-dire sans contradictions – serait une utopie. Au final, il insiste sur l’expérience inouïe, semblable à une navigation au long cours, que représente la lecture de l’auteur de la « Présentation de la Beauce à Notre Dame de Chartres ». « Exister, c’est naviguer », écrit-il, soulignant la métaphore proprement chrétienne de l’existence. « Non pas une métaphore placée ici ou là, poursuit Nicolas Faguer, comme tel poète qui comparera les cheveux de son aimée aux rayons du soleil, non, c’est tout un immense détour. On parle d’une chose en parlant d’autre chose. Et ce dont on parle, ce sont ici pour la plupart les réalités les plus mystérieuses du destin temporel et éternel. Péguy comprend qu’il doit abandonner la manière exacte du journaliste scrupuleux et se faire poète, au sens étymologique de fabricateur et de créateur d’images, comme le fut Jésus. » Incommensurable Péguy qui ne donne sa véritable mesure que dans le sans mesure.