Les Écrivains collaborateurs de Tristan Rouquet
Engagement, stigmate et postérité
Force est de constater que les historiens se sont assez peu intéressés au destin après-guerre des écrivains et intellectuels compromis dans la collaboration et qui furent, de ce fait, relégués par la suite à la posture de « maudits ». Comment s’est manifesté l’ostracisme à leur égard ? Celui-ci a-t-il perduré ? Quelles ont été les trajectoires biographiques et bibliographiques de ces épurés devenus « indésirables » − de la mort symbolique à la survie synonyme de réactualisation éditoriale − au sortir de l’épuration ? L’auteur part de ce constat initial et de ces interrogations pour mener son enquête. Soucieux d’établir une sociologie de cette population hétérogène, il prend pour objet un ensemble de 277 écrivains et journalistes jugés à la Libération, seconds couteaux ou figures de premier plan, qu’il suit à la trace sur plusieurs décennies. Il se confirme tout d’abord que les gens de lettres en général ont été plus durement frappés que les promoteurs et parfois acteurs d’autres formes de collaboration, par exemple économique ou administrative. Sur les 277 individus étudiés, au moins 103 ont ainsi été incarcérés, une peine qui s’accompagnait le plus souvent de la dégradation nationale et de l’interdiction de publier. Emprisonné sur l’île de Ré, Henri Béraud se vit même temporairement privé de son droit d’écrire.
Tristan Rouquet décrit avec minutie les modalités de la mise en œuvre de ce qu’il appelle « le stigmate de la collaboration ». Ce faisant, il emprunte au sociologue américain Erving Goffman le concept, à notre sens parfaitement opératoire, de « stigmatisation », pour en faire, en quelque sorte, une « labélisation infamante » qui se ramène, pour les individus concernés, à une véritable « assignation identitaire » avec laquelle il leur faut composer. « Le stigmate ne s’abat pas de manière univoque sur les intellectuels collaborateurs, nous prévient-il. Certains l’endossent, au risque de l’entre-soi, tandis que d’autres, Céline en tête, parviennent à le renverser. » Parfois, faute d’avoir réussi à le dépasser, certains doivent se résigner à l’assumer. Quant à renverser le stigmate pour imposer aux autres son propre narratif, peu y parviennent, le meilleur exemple – un quasi-paradigme en la matière − étant Louis-Ferdinand Céline, qui a su ne pas y perdre au passage sa puissance de provocation. Preuve par conséquent que cette marque infamante n’est pas nécessairement indélébile. « Ce qui est en jeu, résume l’auteur, est la capacité, ou l’incapacité, de ces auteurs à reprendre position — et, plus encore, à reprendre la position qu’ils estiment être la leur — dans les champs littéraire et intellectuel. »
Les plus reconnus parmi ces écrivains (désignés ici comme les « survivants » ou les « maintenus », par opposition aux « exclus » et aux « déclassés ») vont d’ailleurs finir par réémerger au terme d’un purgatoire plus ou moins long. Montherlant apparaît dans la Pléiade de son vivant, en 1954. Céline en 1962, un an après son décès. Giono en 1971, Morand en 1992, Simenon en 2003, Anouilh en 2007, Drieu la Rochelle en 2012, etc. Or, tous figuraient sur la « liste noire » établie en 1944 par le Comité national des écrivains (CNE), d’obédience communiste. Il faut dire que ces écrivains déjà célèbres avant-guerre et bénéficiant d’un public fidèle tendent alors à se recentrer sur les questions esthétiques et la littérature « pure », abandonnant tout engagement trop visible et se positionnant au regard de la postérité.
Aussi l’auteur va-t-il à l’encontre de l’idée répandue, notamment à l’extrême droite, que les écrivains qui ont subi l’épuration seraient aujourd’hui encore maintenus sous le boisseau pour des motifs de censure politique (pensons à un Brasillach ou à un Maurras) : selon lui, l’oubli de certains noms ne serait dû, en réalité, qu’aux effets du temps qui trie le bon grain de l’ivraie. Sans doute, mais il serait tout aussi illusoire de penser que notre époque est dénuée de préjugés idéologiques, ceux-ci n’ayant fait au contraire que s’accentuer à l’aune du « politiquement correct ».