Servitudes et grandeurs des disciplines

La collection « NRF essais » a toujours visé la mise en relation des disciplines, la mitoyenneté hospitalière à tous ceux que leurs recherches poussent à la fréquentation des marges de leur discipline.


Cet exercice de rétrospection intellectuelle se présente comme la justification de l’entreprise tout à la fois éditoriale et intellectuelle qui a vu Éric Vigne, depuis 1988, offrir la possibilité à des chercheurs et à des intellectuels de tenter un « pas d’écart », d’« ouvrir leur domaine de recherche à d’autres, connexes ou voisins ». La collection « NRF essais » a toujours visé la mise en relation des disciplines, la mitoyenneté hospitalière à tous ceux que leurs recherches poussent à la fréquentation des marges de leur discipline. Le temps était donc venu de faire un bilan pour interroger, de façon réflexive, ce que chacun des participants à cet ouvrage a pu conclure de son parcours intellectuel au sein de la collection. Mais c’est un livre programme aussi : la meilleure légitimation d’une entreprise ne réside-t-elle pas dans les lignes de fuites théoriques qu’elle suscite ?

L’usage qui est ici fait des termes utilisés par Alfred de Vigny dans son recueil de nouvelles Servitude et grandeur militaires (1835) convient pleinement aux enjeux dont l’ouvrage cherche à rendre compte. En effet, le découpage institutionnel des disciplines correspond-il toujours aux articulations des objets étudiés ? L’approfondissement d’une question amène bien souvent le chercheur à fréquenter les confins de sa discipline. C’est pourquoi « penser à partir des choses » (Axel Honneth) est l’une des façons de rester attentif à cette complexité du réel. Un regard sur l’histoire des sciences sociales permet de constater que « les meilleurs chercheurs étaient ceux qui, dans leurs travaux respectifs, ne se cantonnaient pas aux périmètres de leurs disciplines mais prêtaient constamment attention aux sciences voisines de la leur et y faisaient appel » (A. Honneth).

Si la complexité du réel et des objets étudiés incite à l’interdisciplinarité, ainsi qu’à la pluridisciplinarité, les départements des sciences poussent à la division. On peut travailler côte à côte sur un même objet, tout en gardant son cadre et ses méthodes propres. On peut également mettre en relation les méthodes et les approches afin de faire émerger une compréhension nouvelle de l’objet étudié. Ainsi que le souligne Pascal Engel, il est deux façons de comprendre le pluralisme : « au sens ontologique comme la thèse selon laquelle le savoir est nécessairement pluriel parce que le monde est lui-même pluriel, ou au sens épistémologique comme la thèse selon laquelle un seul et même objet peut s’étudier de plusieurs manières différentes à partir de plusieurs disciplines ». Il faut donc à la fois saisir et respecter le propre de chaque discipline – admettre « le pluralisme épistémologique » – et préserver « l’unité ontologique du monde » (P. Engel).

Il est un point à ne pas négliger : « Parler d’interdisciplinarité présuppose qu’il y ait des disciplines » (Jean-Marie Schaeffer). Or cette pluralité disciplinaire est elle-même advenue. Les visées encyclopédiques, voyant un même penseur passer d’un champ à un autre, ont précédé les démarcations disciplinaires. Ces dernières, ainsi que la division du travail intellectuel, sont les suites d’une croissance, d’une multiplication des savoirs : « Les progrès foudroyants des connaissances dus à cette division du travail ont fait que l’organisation disciplinaire des savoirs s’est imposée » (J.-M. Schaeffer). Fragmentation disciplinaire et spécialisation seraient donc à la fois les suites inévitables et les marques d’une science qui progresse. Il serait toutefois pernicieux de n’opposer aucune résistance à une telle fragmentation : « la logique du monde académique » ne doit pas prendre le pas sur « l’objet de la recherche » (Dominique Schnapper).

Servitudes et grandeurs des disciplines attire ainsi notre attention sur les tendances entre lesquelles oscille la recherche scientifique : encyclopédisme et isolationnisme. « Si l’interdisciplinarité allait de soi et s’imposait d’elle-même sans rencontrer d’obstacle, il ne devrait pas être utile d’en rappeler régulièrement l’impérieuse nécessité » (Luc Boltanski). Il ne peut bien entendu être question de réaliser le « vieux rêve » qui consisterait à opérer « l’unification des démarches par-delà l’éclatement des objets » (Johann Chapoutot). Le développement des connaissances et des paradigmes scientifiques interdit l’édification d’une mathesis universalis : « Les réseaux d’interdépendance organisés par la pluridisciplinarité préservent la spécificité et l’autonomie de chaque discipline » (Thomas Pavel).

Si les secteurs du réel entretiennent des relations, il faut distinguer connexité, voisinage et mitoyenneté. Les relations interdisciplinaires ne peuvent le négliger, au risque de se livrer à un nomadisme conceptuel, lui-même oublieux des spécificités des champs au sein desquels un concept est opératoire. De même, parce que toute interdisciplinarité se réalise à partir de disciplines et d’une division du travail intellectuel, elle ne peut être considérée en elle-même comme une discipline. Elle consiste en la pratique d’une mise en relation de perspectives diverses sur un objet commun. L’interdisciplinarité, pour être fructueuse, doit remplir trois conditions : « a) les disciplines qui collaborent doivent se retrouver autour d’un objet commun ; b) chacune des disciplines doit mobiliser ses propres compétences et méthodologies pour l’étude cet objet ; c) la recherche menée doit livrer des résultats communs qu’aucune des disciplines impliquées n’aurait pu produire » (J.-M. Schaeffer).

L’interdisciplinarité se présente comme la suite d’une prise conscience opérée par les diverses disciplines : celle de leurs propres limites. L’ignorance savante, telle était l’expression par laquelle Kant désignait la conscience critique nous permettant de savoir à partir de quel seuil nous commençons à être ignorants. La grandeur d’une discipline réside donc dans sa capacité à fréquenter consciemment et méthodiquement ses marges afin de garantir la possibilité de ses démarches et de sa progression.

Gallimard, 2025
232 p. 22 €