L’urgence écologique n’est pas qu’un roman
L’intrigue s’étale sur un demi-siècle – depuis l’époque où un ordinateur IBM pouvait occuper tout l’étage d’un bâtiment universitaire jusqu’à celle, la nôtre, où chacun glisse dans sa poche un instrument de calcul et de communication incommensurablement plus puissant que ce dont disposait un ingénieur de la Nasa à l’époque de la fusée Saturn V qui, en 1969, déposa Neil Armstrong sur la lune. Le progrès technique est passé par là. Et, avec lui, la croissance (industrielle, démographique, économique). À ce rythme, où en serons-nous dans cinquante ans ? Probablement pas très loin, prédisent Eugene et Mildred Dundee, Paul Quérillot et Johannes Gudsonn, jeunes chercheurs à l’université de Berkeley et auteurs du rapport 21 publié en 1973, véritable coup de tonnerre dans le ciel bleu de Californie (et même au-delà, si l’on en croit les quinze millions d’exemplaires écoulés en un temps record). Ici, Cabane s’inspire de la déflagration vite étouffée que fut la publication en 1972 du rapport Les Limites à la croissance, dit rapport Meadows. Ce document bien réel d’une centaine de pages fut suivi du déni massif, ou de l’aveuglement volontaire, qui permit à la croissance exponentielle de suivre tranquillement son cours.
Avec ce nouveau roman à l’ambition énorme, Abel Quentin confirme deux choses : d’une part son grand talent littéraire, d’autre part sa capacité à se saisir des sujets de l’époque avec son style propre, fait d’humour et de gravité. Même si, cette fois, et malgré le ton satirique de l’ensemble, c’est la gravité qui l’emporte. Car les intuitions de Daniel W. Stoddard, un économiste de Berkeley spécialiste de la dynamique des systèmes, sont bel et bien confirmées en 1973 par les quatre jeunes chercheurs : l’ère de croissance exponentielle dans laquelle notre monde fini est entré depuis 1945 se conclura par une catastrophe. Aux alentours de 2050, nous prendrons le mur, tout simplement. Plus exactement, le rapport conclut en 1973 que si rien n’est fait pour freiner voire stopper la folie consumériste et productiviste dans laquelle l’humanité est engagée, la fin du monde « tel que nous le connaissons » est à prévoir de façon certaine. Les calculs sont aussi fiables qu’effrayants, mais il est encore temps de réagir. Or rien ne sera fait.
Quelques décennies plus tard, au début du xxie siècle, à l’heure du craquèlement de notre planète exténuée, les quatre auteurs du rapport 21, devenus vieux, reconnaîtront chacun à sa manière, dans les signes de plus en plus clairs de la crise écologique, le prélude à l’effondrement funeste qu’ils avaient anticipé. Abel Quentin creuse ici plus que jamais la veine néo-balzacienne, car fortement marquée par la littérature américaine du xxe siècle, dans laquelle il s’inscrit depuis maintenant trois livres, parvenant à transformer un sujet technico-politique, aussi urgent soit-il, en une éblouissante matière romanesque, haletante et émouvante.
Si les conclusions scientifiques de ses personnages semblaient sans appel en 1973, le romancier nous fait voir qu’elles ont pris une couleur à la fois plus sombre et plus évanescente en 2023, quand, à l’occasion du cinquantenaire du rapport, le journaliste Rudy Merlin mène l’enquête sur « le seul truc déprimant qui soit sorti des années 1970 ». Une couleur plus sombre parce qu’à bien y regarder, les accents catastrophistes du rapport 21, qui prévoyait une chute brutale de la population mondiale au milieu du xxie siècle, consonnent de plus en plus avec la réalité (catastrophes naturelles, famines, etc.). Mais plus évanescente, aussi, parce qu’on continue d’ignorer la prophétie ou parce qu’on la couvre d’un voile pour ne pas la voir. « Nous courons sans souci dans le précipice après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir. » Ce fragment des Pensées sur l’aveuglement volontaire aurait pu fournir au livre de Quentin la parfaite épigraphe. Mais à la clairvoyance de Blaise, Abel Quentin a préféré celle de Groucho Marx : « Les générations futures, qu’est-ce qu’elles ont fait pour moi ? » Dès 1973, les industriels et les financiers commanditaires du rapport avaient en effet choisi d’ironiser devant le discours alarmiste de ces quatre gamins, certes très intelligents, mais dont les hypothèses contraires au dogme de la croissance étaient de facto hérétiques.
Mais attention, loin de ne morigéner que les gros pleins de soupe capitalistes incapables de regarder la réalité en face, Abel Quentin souligne que le phénomène d’endormissement de la conscience peut s’étendre à n’importe qui, jusqu’à celui qui a été le héraut de ladite réalité, et ce « sans colère, presque à regret, comme on étouffe un vieillard sous un oreiller ». L’extraordinaire personnage de Paul Quérillot, bien placé pour savoir le drame qui se joue au cœur de notre consumérisme dépendant des énergies fossiles, décidera ainsi de mettre son expertise de coauteur du rapport 21 au service d’Elf avant de faire fortune en fondant sa propre structure de conseil en matières premières. Contrairement au couple Dundee qui, las de crier dans le désert des colloques universitaires, opte pour une activité agricole éthique dans la campagne américaine, Quérillot trahit franchement. Il n’a rien oublié de ses calculs, pourtant. Bien au contraire : « Cela, on ne pourra pas me le retirer : d’avoir accepté la mauvaise conscience. De ne pas m’être défilé, face à la mauvaise conscience. La plupart de ceux qui renoncent détestent les intransigeants qui sont comme des reproches vivants, des empêcheurs de vivre dans la tiédeur de la nullité. […] Moi, j’ai gardé intacte mon admiration pour Gudsonn et Grothendieck, alors que chacun de leurs actes est le miroir inversé des miens. Moi qui ai trahi dans les grandes largeurs, moi qui ai navigué à vue, ne suivant que mon intérêt bien compris, je leur ai toujours gardé mon admiration fidèle, dans le secret de mon cœur… »
Le quatrième larron, et seul véritable cavalier de l’apocalypse, est le mathématicien Johannes Gudsonn. Obsédé par la suite de Fibonacci qui légitime son malthusianisme, adversaire intransigeant de la société technicienne coupable de mettre sa foi dans le progrès et de vouer un culte à Mammon, Gudsonn sombre dans la radicalité, jusqu’à quitter la civilisation qu’il rejette : il part vivre dans une cabane. Il y embrassera les ténèbres d’une croyance métaphysique capable de justifier la mission purificatrice qu’il a fini par s’assigner.
Au fil d’un récit toujours incarné, Abel Quentin n’en traite pas moins son sujet avec un impressionnant zèle intellectuel, convoquant aussi bien les mathématiciens du groupe Bourbaki ou la philosophie de Ludwig Wittgenstein qu’une myriade d’adversaires de l’obèse société technicienne : Georges Bernanos, Günther Anders, Simone Weil, les prophètes de la Bible, André Gorz, Alexander Grothendieck, Jacques Ellul, le pape François ou encore la revue chrétienne d’écologie intégrale Limite. La sobriété de quelques militants altermondialistes, l’effondrement inévitable (vu par certains comme une « purification » du monde), enfin la question de la violence, préconisée par des tenants de la deep ecology, façon Theodore « Unabomber » Kaczynski, font réfléchir jusqu’à l’angoisse le narrateur de la seconde moitié du livre, qui n’est autre que Rudy Merlin, le journaliste chargé de l’article sur le rapport 21.
Outre le sens de l’observation, le ton ironique et l’art de la formule que les familiers d’Abel Quentin retrouveront avec plaisir, on relève dans Cabane des procédés rhétoriques particulièrement adaptés à son sujet. Par exemple : énumérations et accumulations jusqu’à la lourdeur ; description quasi obsessionnelle du vieillissement du corps des personnages. En refermant le livre, on regrette que ne soit pas mieux décrit le phénomène d’effondrement prédit par le rapport 21, qui demeure malgré tout un horizon un peu irréel. On aurait aussi voulu en savoir davantage sur l’obsession de Gudsonn pour la croissance démographique insoutenable sur notre planète finie, l’argument malthusien de la suite de Fibonacci semblant presque plaqué, par moments. C’est la rançon du réalisme admirable de ce roman, qui nous dévoile un monde, le nôtre, que nous voudrions connaître plus à fond pour mieux le comprendre. Car le roman d’Abel Quentin nous prévient : la légèreté devant l’urgence n’est que lâcheté et paresse intellectuelle, et ne saurait en aucun cas être confondue avec le panache. Mais est-il encore temps d’ouvrir les yeux ?
Cabane
Abel Quentin