Un éloge problématique de la parentalité

Dans L’enfant est l’avenir de l’homme (Albin Michel, 2024), Aziliz Le Corre propose un intéressant éloge de la parentalité contre « l’idéologie dénataliste ». Mais en s’opposant au féminisme, et en naturalisant la famille hétéroparentale et le partage des tâches entre hommes et femmes, elle tient un discours réactionnaire.


Dans L’enfant est l’avenir de l’homme, Aziliz Le Corre, journaliste au Journal du dimanche et au Figaro, diplômée de philosophie, réagit à la baisse de la natalité au sein de ce qu’elle appelle « l’Occident », qu’elle associe aux courants de pensée dénatalistes. Elle propose un éloge de la parentalité, notamment à destination des femmes, qu’elle incite à devenir mères, en s’appuyant sur son expérience de mère de famille, ainsi que sur une culture chrétienne et philosophique. Le recours aux valeurs humanistes pour mettre en péril les libertés individuelles interroge.

Force est de constater que l’ouvrage propose de beaux passages et des réflexions philosophiques intéressantes sur l’enfantement. L’autrice associe avec une certaine réussite les valeurs du christianisme à une réflexion ontologique sur le devenir-parent : l’amour pour ses enfants est envisagé comme une redéfinition de soi par l’ouverture à l’altérité, source de générosité à l’égard de l’humanité, comme un don de soi heureux, qui augmente, prolonge et transcende l’individu. On pourrait compléter cette philosophie du côté de la pulsion de vie, par l’idée que l’enfantement pousse l’être humain contemporain à un optimisme nécessaire. Ces façons d’être sont en effet autant de recours contre ce que l’Église condamne sous le terme d’acédie, c’est-à-dire une forme de découragement moral qui conduit à l’inaction, au repli sur soi, à l’angoisse – nos dépressions modernes. La notion d’« oikophilie », dans l’acception que l’autrice reprend à Roger Scruton pour désigner l’attachement affectif à son lieu d’origine et d’habitat, retourne de façon intéressante l’argument de l’inquiétude face au péril écologique pour rappeler l’importance de l’affection que les humains doivent conserver pour la terre comme foyer, terre héritée, à habiter et à transmettre. Poussant la logique de la dénatalité jusqu’au point aporétique de la fin de l’humanité, l’autrice montre que, dans sa logique d’ensemble, l’argument dénataliste est absurde et repose, de façon innommée, sur une misanthropie latente : quelle espèce humaine reste-t-il à sauver de la catastrophe écologique si on cesse de mettre au monde des enfants ? L’enfantement est ainsi un acte de foi humaniste. Par le regard neuf qu’il pose sur le monde, l’enfant pousse la génération qui l’a engendré à redéfinir le rapport qu’elle entretient avec celui-ci. Avec l’appui de la pensée de Hans Jonas et de citations de Hannah Arendt, le choix d’avoir des enfants est renvoyé à plusieurs raisons vertueuses, toutes associées à la joie et au bonheur.

En plus de cet éloge renouvelé de la parentalité, l’ouvrage propose, sur certaines questions de société, des réflexions intéressantes, auxquelles on reprochera cependant leur manque de nuances. L’éducation bienveillante est analysée comme le refus d’adopter sur autrui une posture de domination, cependant nécessaire au rôle éducatif, et ainsi un déni de la singularité des besoins et des fragilités de l’enfant. L’autrice y voit une posture d’évitement de l’enfant, à rapprocher de l’émergence de lieux no kids : des espaces ou des événements garantis « sans enfants » afin de ne pas risquer de compromettre la tranquillité des adultes. Mais les oppositions systématiques schématisent le réel et la pensée à outrance, l’éducation bienveillante étant ainsi présentée comme le pendant opposé et symétriquement nocif de l’éducation spartiate !

La pensée systématique est au cœur de l’écriture de l’ouvrage, puisqu’il part du postulat assez discutable que la baisse de la natalité serait liée à une influence déterminante de mouvements assez marginaux qui revendiquent le choix de ne pas avoir d’enfants : les GINKS (Green Inclination No Kids) et les childfree. Or les études démographiques inscrivent cette dénatalité dans la continuité de la « transition démographique », évolution spontanée des sociétés postindustrielles, et l’expliquent par plusieurs facteurs, parmi lesquels le contrôle des naissances. Ce que l’autrice interroge ici, de façon polémique et dans un ancrage catholique conservateur, c’est bien cette démarche du contrôle des naissances, condamnant au passage Malthus comme l’un des « idéologues » qu’elle fustige. On peut y voir un regard d’anthropologie sociale sur ce phénomène, qui relève aujourd’hui des acquis sociaux. Et si le contrôle de la fertilité poussait à différer ou à restreindre de façon excessive les naissances ? Recherche de stabilité amoureuse, allongement des études, carrière professionnelle, temps d’acquisition d’un logement, attente du pouvoir d’achat nécessaire, politique de l’aide à l’enfance insuffisante, désir individuel de « profiter » de la vie avant la parentalité… En même temps que les techniques reproductives se développent, la société moderne multiplie les obstacles, les inquiétudes et les réticences au projet parental. Dans l’ouvrage, ces questions sociales se muent en condamnation morale à l’égard d’un individualisme consumériste qui pousserait à refuser la charge parentale comme un fardeau délétère au plaisir égoïste de consommer sans entraves et de garder un confort personnel inaltéré. Comme l’indique le titre de chapitre « Maquiller son non-désir d’enfant d’une bonne conscience », Aziliz Le Corre va jusqu’à taxer d’hypocrisie les écologistes dénatalistes, qui dissimuleraient sous une apparence de vertu un vice profond : celui de l’égocentrisme qui refuse de s’ouvrir à l’autre et à l’avenir, voire veut jouir d’une consommation sans entrave et polluer sans limites !

Ne pas avoir d’enfant devient un tort moral, une manifestation d’égoïsme. Cette attaque ad personam semble bien stérile, car elle peut être retournée pour justifier le choix d’enfanter comme son refus. La croissance démographique fait peser sur l’environnement une charge supplémentaire indiscutable, même si ce poids est à relativiser à l’aune de démarches écologiques à venir et ne peut être quantifié de façon systématique. Si l’autrice écrit vouloir laisser leur liberté aux personnes, en particulier aux femmes, de ne pas avoir d’enfant, son ton est souvent très prescriptif et prédicatif. Jusqu’à la lettre ouverte qui clôt l’ouvrage, où Aziliz Le Corre s’adresse à « une amie » à qui elle enjoint de ne plus différer sa maternité. Habile détour par l’interpersonnel pour exprimer une prescription à valeur collective. La recherche de polémique sur un sujet, certes politique, mais aussi intime, semble souvent déplacée, tant la place du libre arbitre est subrepticement rongée. Le refus d’enfantement est généralement associé à une « anormalité » : une expérience individuelle malheureuse expliquerait cette particularité, dès lors envisageable comme une anomalie. Selon l’autrice, ces parcours singuliers de femmes sont « récupérés » par un mouvement collectif qui mettrait sur leur mal-être des notions politiques qu’elle appelle « idéologie ». Ce systématisme qui simplifie une position présentée comme antagoniste et univoque nuit beaucoup à l’efficacité argumentative – la pensée complotiste n’est pas loin. L’ouvrage porte aussi une opposition de principe au féminisme, vu, là encore, comme une « idéologie » portée par un groupe homogène dans ses approches, visant à déprécier la maternité et le choix de la vie domestique. Or la vague féministe portée par Simone de Beauvoir ou Élisabeth Badinter, qui a vu dans la maternité un fardeau biologique et social propre à éloigner les femmes de la vie intellectuelle et culturelle, se penche spécifiquement sur un temps, on le souhaite, un peu dépassé, notamment grâce aux combats qu’elle a permis ! Il existe aujourd’hui des auteur.rices qui remettent le corps féminin et l’enfantement au cœur de la pensée et des combats féministes1.

Dans la continuité de la Manif’ pour tous, l’éloge de la parentalité est aussi restreint par Aziliz Le Corre à un type de famille nettement codifié. L’affirmation selon laquelle la famille nucléaire hétéroparentale serait une donnée naturelle traverse l’ouvrage. De même, la répartition des tâches selon le genre dans cette cellule familiale serait une donnée tout aussi naturelle – l’autrice se réfère au partage symbolique entre sang versé à la chasse par les hommes et sang menstruel des femmes, imaginé par l’ethnologue Alain Testart à partir de ses observations des Inuits et des aborigènes australiens, dans un ouvrage datant de… 19862 –, partage que la femme moderne renouvellerait en devenant l’âme ou le bon génie d’un foyer familial accueillant. Mais de récentes recherches battent en brèche l’essentialisation de cette dualité3. Des sépultures du Paléolithique ont révélé des squelettes de femmes en possession d’armes pour la chasse, ce qui laisse penser qu’elles y étaient associées. À l’époque des chasseurs-cueilleurs, où la suffisance alimentaire est un enjeu vital, il n’y a pas de raison que le groupe humain se prive de la force, de l’agilité ou de l’inventivité de certains de ses membres pour des raisons de sexe. Au Néolithique encore, comme l’atteste l’étude des squelettes, les femmes développent leur robustesse pour les travaux liés à l’agriculture et à l’élevage car c’est une nécessité collective. Ce partage des tâches n’étant précisément pas essentiel, ces usages peuvent varier d’un groupe humain à un autre.

Si la dénatalité est une question qui mérite de ne pas rester impensée, pour des raisons tant politiques que philosophiques et existentielles, on peut se demander quel est le besoin de publier sur ce sujet un ouvrage au ton si polémique et prescriptif. On doit chercher à penser l’angoisse climatique, le pessimisme anthropologique, le repli individualiste, mais il semble juste d’éviter les explications schématiques, les jugements inutiles de valeur, même compassionnels, sur des choix personnels et les sarcasmes agressifs. Quelle est l’inquiétude, dans le fond ? Car il faut garder à l’esprit que la baisse de la natalité ne veut pas dire disparition de l’humain, mais baisse démographique, qui peut être momentanée. Par ailleurs, la dénatalité est loin de concerner tous les pays et ne se reporte pas à l’échelle mondiale. La moyenne mondiale de fécondité se situant à 2, 27 enfants par femme, la population de la Terre continue en réalité de croître au rythme de 80 millions de personnes chaque année, selon la Banque mondiale pour 2022. On sent donc plutôt poindre dans le propos une angoisse du recul de la transmission culturelle européenne et nationale, qui n’est pas sans faire penser à la théorie du « grand remplacement4 ». Que penser en effet de formules comme « c’est à nous, désormais, qu’il incombe de perpétuer la civilisation de l’amour que l’Occident a érigée » ?

Les valeurs humanistes et chrétiennes d’ouverture, d’amour et d’optimisme doivent ainsi, selon l’autrice, rester cantonnées au modèle culturel et familial prôné par les conservateurs. En dehors de cela, l’altérité est représentée plutôt comme un danger ; et c’est bien la peur du changement, de l’avenir tel qu’il se dessine pour notre société, qui prédomine et qui l’emporte, conduisant en réalité à une intolérance qui prend faussement le nom d’humanisme. L’autrice emploie à l’envi l’adjectif « inquiétant » pour qualifier les idées du mouvement GINKS, mais sa vision normative de la famille, de la société et de la fécondité paraît, au rebours, bien inquiétante. Dans La Crise de la culture, Hannah Arendt invite à transmettre une culture traditionnelle à travers une éducation conservatrice pour permettre à la génération à venir d’avoir la liberté de créer de nouveaux paradigmes culturels5. Il semble que cette liberté ait peu de place dans la vision d’Aziliz Le Corre, quand elle touche au renouvellement du faire famille.

Celle-ci fait dans sa lettre conclusive un choix de trois figures féminines tutélaires, transparent marqueur politique : sainte Marie, Jeanne d’Arc et Thérèse de Lisieux. Elle incarne ainsi une jeunesse avenante et médiatique qui tient un discours réactionnaire. Utilisant les mêmes propos, un groupe idéologiquement cohérent au système de pensée xénophobe, intolérant et opposé à la liberté féminine avance masqué derrière des valeurs chrétiennes qui devraient plutôt alimenter un progressisme optimiste. L’autrice a-t-elle même conscience que la fine pointe de cette vision du monde la conduirait à renoncer à son statut de journaliste ? Non seulement en tant que femme, mais aussi en tant que personne qui cherche à penser la société.

  • 1. Voir notamment les ouvrages de Camille Froidevaux-Metterie : Le Corps des femmes. La bataille de l’intime, Paris, Philosophie magazine Éditeur, 2018 ; Seins. En quête d’une libération, Paris, Anamosa, 2020 ; Un corps à soi, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 2021 ; et Un si gros ventre. Expériences vécues du corps enceint, Paris, Stock/Philosophie magazine Éditeur, coll. « Immersions », 2023.
  • 2. Alain Testart, Essai sur les fondements de la division sexuelle du travail chez les chasseurs-cueilleurs, Paris, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales, coll. « Cahiers de l’homme », 1986. Dans cet ouvrage, l’auteur ne nie pas la part que peuvent prendre les femmes à la chasse, utilisant des bâtons et des filets, et montre ainsi que la donnée biologique de la grossesse et de l’enfantement n’est pas un frein à cette activité.
  • 3. Marylène Patou-Mathis, L’homme préhistorique est aussi une femme. Une histoire de l’invisibilité des femmes, Paris, Allary, 2020.
  • 4. Aziliz Le Corre met Renaud Camus à distance sur la question de la dépénalisation de la pédocriminalité, mais ne se positionne pas quant à la théorie du grand remplacement.
  • 5. Hannah Arendt, La Crise de la culture. Huit exercices de pensée politique [1968], éd. Patrick Lévy, Paris, Gallimard, coll. « Folio essais », 1989.

L’enfant est l’avenir de l’homme
Aziliz Le Corre

Albin Michel, 2024
256 p. 19,90 €