Front populaire, lendemains d’espérance

À quatre-vingt-dix ans de distance, le Front populaire continue d'interroger. Trois livres récents permettent de réévaluer les procès dont il fit l'objet comme les espoirs dont il fut le porteur.


Le 14 juillet 1936, toutes les gauches unies derrière le gouvernement de Front populaire manifestaient ensemble entre Bastille et Nation. À la tribune, les principaux leaders : le socialiste Léon Blum, le radical Édouard Daladier, le communiste Maurice Thorez. La photographie est dans tous les manuels scolaires. À quatre-vingt dix ans de distance, le Front populaire continue d’inspirer et d’interroger. Plusieurs livres offrent de nouveaux points de vue, ouvrant des pistes de réflexion pour aujourd’hui.

La République a besoin d’histoire disait Jean-Noël Jeanneney. Il arrive encore que des responsables politiques s’intéressent au passé pour comprendre le temps présent. Tel est le cas de Carole Delga. Après avoir consacré une biographie à Jean Jaurès (Privat, 2022), la présidente des régions de France et de la région Occitanie vient de publier avec l’historienne Marie-Luce Nemo un livre sur le procès de Riom (Quand Vichy jugeait Léon Blum, Privat, 2026). Pour le quatre-vingt dixième anniversaire du Front populaire, l’angle choisi est original et vaut que l’on y prête attention. Il vient rappeler un épisode peu connu de l’histoire de la France des années noires.

De février à avril 1942, le régime de Vichy monta de toutes pièces un procès politique contre les « coupables de la défaite » au premier rang desquels Blum, Daladier et Gamelin. Pédagogique et grand public, le livre retrace le parcours de Blum de la débâcle de 1940 à sa mort en 1950, en passant par le vote contre les pleins pouvoirs à Pétain, l’arrestation, l’emprisonnement à Buchenwald et la Libération. Au centre du propos, le procès de Riom est décrit minutieusement, citations à l’appui. Le journal collaborationniste Le Matin résumait l’enjeu : enterrer « la IIIe République radicale, socialiste, judaïque et maçonnique  ». Dans le droit fil du discours de Pétain de juin 1940, il s’agissait de faire porter la responsabilité de la défaite sur le Front populaire et son prétendu « esprit de jouissance ». Mais Blum et Daladier ne se laissent pas impressionner. Ils saisissent l’occasion, se défendent avec ardeur, retournent l’accusation. Blum défend les mesures prises par son gouvernement, en particulier la loi des 40h. Face au réquisitoire des juges ayant juré fidélité au Maréchal Pétain, il rétorque : « Vous pourrez naturellement nous condamner […], vous ne pourrez pas effacer notre œuvre. […] nous avons été un gouvernement populaire, nous sommes dans la tradition de ce pays depuis la Révolution française. Nous n’avons pas interrompu la chaîne, nous ne l’avons pas brisée, nous l’avons renouée et nous l’avons resserrée ». L’opération tourne à la déconfiture complète des accusateurs. Hitler espérait que ce procès démontre la responsabilité de la France dans le déclenchement de la guerre. Face à l’échec patent, il fait suspendre la pantalonnade.

La courageuse défense de Blum et de Daladier appartient aux grandes heures de l’antifascisme, de la Résistance et de la République. Le livre de Carole Delga et Marie-Luce Nemo fait revivre les Résistants de l’ombre qui recopiaient les paroles de Blum et les faisaient circuler clandestinement comme autant de signes d’espérance. En août 1942, Socialisme et Liberté, l’organe clandestin du Comité d’action socialiste annonce la publication d’une brochure intitulée Léon Blum devant la Cour suprême : « Accusé par les capitulards et les traîtres de Vichy […] Léon Blum a fait face à la meute de ses accusateurs et l’a réduite au silence. » En 1943, une autre brochure paraît à Londres. Dans sa préface de Gaulle dénonce « un des plus criants abus commis par le régime de Vichy ». Quelques mois plus tard, un recueil de textes du procès paraît à Montréal sous le titre L’histoire jugera. Les vichystes, sûrs d’eux-mêmes, avaient invité la presse française aux ordres et la presse étrangère – y compris américaine, suisse ou espagnole. Vingt cabines téléphoniques dans l’enceinte du tribunal permettaient de donner en temps réel des nouvelles de l’évolution des débats. La mise au pilori se transforma en tribune pour la défense et illustration de l’action du Front populaire, de l’esprit de la République et de la vie démocratique. Au cœur des années moires, à quarante kilomètres de Vichy, en pleine lumière, le surgissement d’une espérance.

L’écho international du procès de Riom rappelle que l’expérience des fronts populaires ne se résumait pas aux cas français et espagnols. L’ouvrage publié sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow analyse la question dans une perspective mondiale. Cette somme de référence réunit de nombreux spécialistes universitaires traitant de cas nationaux moins connus comme la Belgique ou le Mexique. Les échecs et les échos des Fronts populaires font l’objet d’études nationales. D’autres contributions s’intéressent à différentes thématiques comme les solidarités internationales ou la place des femmes et du féminisme. Sur le sujet de l’émancipation, de l’égalité et des droits des femmes, Léon Blum fut en avance sur son temps et le premier à nommer sous-secrétaires d’état Cécile Brunschvicg, Irène Joliot-Curie et Suzanne Lacorre. Dans sa contribution au volume, Ludivine Bantigny décrit la complexité, les limites et les contradictions du mouvement sur le sujet. Le volume présente aussi l’internationale de l’autre bord, celle des droites et des extrêmes droites fascistes, ennemies résolues des fronts populaires. La droite réactionnaire française pensait déjà « Plutôt Hitler que Blum » comme le dénonçait Emmanuel Mounier dans Esprit en 19381.

Avec le Front populaire, la possibilité d’un monde avait surgi – au moment même où triomphaient les régimes totalitaires en Europe. C’est ce surgissement de vie démocratique et sociale qu’analyse Ludivine Bantigny dans La Bourse ou la vie. D’une plume vive et rythmée, la brillante historienne propose une plongée dans l’événement fondée sur de nombreuses archives. L’histoire du moment Front populaire y est profondément revisitée et renouvelée. La force du livre tient en cette capacité à se saisir de l’histoire établie comme de la légende en les éclairant de nouvelles sources. Comme elle l’avait fait pour mai-68, Ludivine Bantigny s’est rendue aux archives nationales, départementales, municipales et d’Outre-mer. Elle a lu la presse de l’époque, les mémoires et les journaux. Elle donne souvent la parole aux acteurs et aux actrices. Toute la complexité et les contradictions du moment historique apparaissent dans ces pages au rythme souvent trépidant. L’échec final de l’expérience Blum découle d’un vote mais surtout « d’une hostilité distillée par tout un système » – le mur d’argent et le mur de papier. D’autre part, la dissolution des ligues n’a pas éteint l’activité rageuse des ennemis d’extrême-droite du Front populaire et de la République qu’ils soient monarchistes, maurassiens, Croix-de-feu, fascistes partisans de Doriot ou francistes de Marcel Bucard. « Dans un climat saturé de fiel » et d’antisémitisme, le journal Gringoire appelle au meurtre de Léon Blum. En 1937, bien des éléments du Procès de Riom étaient déjà en place.

Mais l’histoire a jugé les bréviaires de la haine. L’expérience du Front populaire, malgré ses limites et ses contradictions, demeure un vivier pour « l’espoir d’une société émancipée ».

À lire :

Carole Delga et Marie-Luce Nemo, Quand Vichy jugeait Léon Blum, préface de Rémy Pech, Toulouse, Privat, 2026, 191 p., 16, 90 euros.

Les Fronts populaires. Une perspective mondiale (1934-1938), sous la direction de Jean Vigreux et Serge Wolikow, Montreuil, Libertalia, 14 euros.

Ludivine Bantigny, La Bourse ou la vie. Le Front populaire, histoire pour aujourd’hui, Paris, La Découverte, 2026, 23 euros.

 

  • 1. Emmanuel Mounier, "Lendemains d'une trahison", Esprit, Octobre 1938.