Luiz Inácio Lula da Silva lors de sa campagne présidentielle de 2022 - Marcelo Freixo - Wikipédia
Luiz Inácio Lula da Silva lors de sa campagne présidentielle de 2022 - Marcelo Freixo - Wikipédia

La démocratie brésilienne à l'épreuve des élections

Quelles leçons tirer de la victoire surprise de Luiz Inácio Lula da Silva à l'élection présidentielle pour les institutions du Brésil ? La philosophe Fabienne Brugère interroge le juriste Rafael Valim sur les enjeux de ce quatrième mandat.

Entretien avec Rafael Valim

Professeur de droit public à l’université catholique pontificale de São Paulo, Rafael Valim a accompagné la campagne de Lula. Malgré la victoire du candidat du Parti des travailleurs, l'élection a montré les succès de la famille Bolsonaro et, plus largement, les fragilités de l'État de droit menacé par l'extrême droite. 

Flávio Bolsonaro a contesté le résultat de l’élection présidentielle brésilienne et demandé l’annulation du scrutin, nous rappelant l’invasion de la place des Trois Pouvoirs en janvier 2023. Quelle est la solidité des institutions (Tribunal supérieur électoral, Cour suprême) face à cette contestation ? Comment garantir la défense de la démocratie brésilienne dans ce contexte ?

La démocratie brésilienne fait preuve, depuis quelques années, d’une solidité admirable. Malgré les attaques constantes de l’extrême droite, les institutions ont fonctionné et appliqué le droit sans hésitation. La condamnation des responsables de la tentative de coup d’État du 8 janvier 2023, parmi lesquels figure l’ancien président Jair Bolsonaro, en constitue une preuve éloquente.

La stratégie de Flávio Bolsonaro, consistant à contester le second tour de l’élection présidentielle, était à la fois prévisible et risible. L’extrême droite brésilienne, à l’instar de l’extrême droite dans d’autres pays, se caractérise précisément par ses tendances putschistes. Lorsqu’elle gagne, elle ne remet rien en question ; lorsqu’elle perd, elle invente des théories du complot selon lesquelles il y aurait eu un coup d’État. Il est curieux de constater que, lors du premier tour des élections, au cours duquel le Congrès national était également renouvelé et dont le parti politique de Flávio Bolsonaro est sorti grand vainqueur, aucune insinuation de coup d’État n’a été formulée.

Les institutions chargées de veiller à la régularité des élections, notamment le Tribunal supérieur électoral, ont déjà reconnu la victoire du président Lula et nous ne connaîtrons aucune instabilité découlant de cette attitude antidémocratique de Flávio Bolsonaro.

L’écart est de quatre points entre les deux candidats. Comment gouverner un pays aussi partagé, et sur quels appuis institutionnels, notamment au Congrès où le président Lula n’a pas la majorité ?

Lula sera confronté à une situation très difficile. Outre les divisions au sein de la société, nous avons un Congrès national encore plus réactionnaire, comme en témoigne le groupe parlementaire bolsonariste élu en 2026 : quarante-quatre des quatre-vingt-uns sénateurs. Il sera donc nécessaire de rallier ce que l’on appelle le « Centrão » – l’aile clientéliste du Congrès national, qui apporte son soutien en fonction d’intérêts concrets, indépendamment des questions idéologiques – afin d’assurer la gouvernabilité et de faire face à l’extrême droite.

La Cour suprême fédérale continuera également à jouer un rôle central face aux dérives autoritaires et putschistes de l’extrême droite. À cet égard, il est important de rappeler que le président Lula aura l’occasion de nommer quatre nouveaux juges à la Cour suprême – composée de onze membres – en raison du départ à la retraite obligatoire de certains de ses membres.

Ce qui va, à mon sens, influencer la capacité de Lula à gouverner réside dans la forte mobilisation populaire du deuxième tour. Tout indique qu'il va gouverner en contact très étroit avec le peuple. Le peuple brésilien a enfin pris conscience de la fausse polarisation que les grands médias du pays diffusaient quotidiennement. La bataille au Brésil et, dans une large mesure, dans le monde, n’oppose pas la gauche à la droite, mais la démocratie à la barbarie. La prise de conscience de cette opposition a été déterminante dans le rassemblement des secteurs démocratiques en faveur de l’élection du président Lula et le sera désormais pour la gouvernabilité du pays.

Lula affirme que le Brésil n’est l’arrière-cour de personne et a beaucoup insisté sur le fait qu’avec lui, il s’agissait de maintenir la souveraineté du Brésil. Que recouvre, selon vous, cette souveraineté aujourd’hui, face aux pressions extérieures, qu’elles soient économiques, diplomatiques ou technologiques ?

Le concept de souveraineté nationale ne se confond pas avec l’isolement, l’autosuffisance ou la fermeture au monde. Il traduit fondamentalement la capacité d’un État à déterminer de manière autonome son destin, à défendre ses propres intérêts et à participer aux relations internationales sans se soumettre à la volonté des grandes puissances, en tirant parti de la multipolarité. Il s’agit de défendre les actifs stratégiques du pays, ses ressources naturelles et sa capacité à se développer de manière autonome. Il me semble que c’est exactement ce que le président Lula a fait tout au long de ses mandats, en dialoguant avec les autres pays sans servilité et en restant attentif aux intérêts du Brésil. L’affrontement avec les États-Unis sur la question des droits de douane est exemplaire à cet égard.

En 2025, le gouvernement de Donald Trump a imposé des droits de douane atteignant 50 % sur certains produits brésiliens, affectant gravement des secteurs importants de l’économie nationale. Face à cette situation, le président Lula a adopté une position ferme, en recourant aux instruments juridiques et diplomatiques disponibles et, parallèlement, en cherchant à diversifier davantage les partenaires commerciaux afin de réduire la dépendance du Brésil à l’égard du marché américain. Ainsi, en 2025, malgré les restrictions imposées par les États-Unis, les exportations brésiliennes ont atteint un record historique d’environ 311, 5 milliards d’euros, tandis que la balance commerciale enregistrait un excédent d’environ soixante-et-un milliards d’euros.

La bataille entre les deux tours s’est beaucoup jouée sur les réseaux sociaux. Pouvez-vous nous raconter comment le Parti des travailleurs et les partisans de Lula ont réussi à gagner cette bataille alors même qu’ils semblaient mal partis à l’issue du premier tour ? Le Brésil a-t-il trouvé, notamment à travers les décisions de la Cour suprême, un équilibre que d’autres démocraties pourraient expérimenter ?

Le premier tour de l’élection a été marqué par une grande apathie du camp progressiste. Le résultat des urnes, avec Flávio Bolsonaro devançant Lula, a toutefois réveillé l’équipe de campagne du Parti des travailleurs et, surtout, le peuple brésilien.

La situation sur les réseaux sociaux était franchement défavorable à Lula, dont les contenus ont vu leur diffusion restreinte par Meta, comme l’entreprise elle-même a été contrainte de le reconnaître au cours de la campagne électorale. D’ailleurs, l’extrême droite, qui s’appuie sur la désinformation et les discours de haine, a toujours prévalu dans l’environnement numérique.

Le 5 octobre, au lendemain du premier tour, des étudiants de l’Université fédérale Fluminense sont descendus dans la rue et ont allumé l’étincelle de la mobilisation populaire. Les images ont inondé les réseaux sociaux et suscité des manifestations dans tout le pays. Cette combinaison entre mobilisation dans la rue et « activisme algorithmique » est fondamentale, à mes yeux, pour expliquer le succès de la campagne de Lula. La rue alimentait les réseaux, et les réseaux appelaient à de nouvelles manifestations, dans un mouvement de mobilisation qui s’autoentretenait et donnait à la campagne une force extraordinaire.

Étudiants, artistes, intellectuels, mouvements sociaux et simples citoyens ont commencé à agir spontanément pour défendre la candidature de Lula, en produisant et en diffusant des contenus, en organisant des manifestations et en investissant les espaces des réseaux sociaux. L’un des exemples les plus marquants de cette articulation a été le canal WhatsApp dénommé « Exército do Lula » (« Armée de Lula »), qui comptait, le jour du second tour, plus de 10 millions d’abonnés. Sous la direction du député fédéral André Janones, des actions coordonnées de mobilisation numérique ont été organisées, avec la diffusion de vidéos, de publications et de mots d’ordre, ainsi que des retransmissions en direct destinées à accroître la portée de la campagne. La vigueur de ce mouvement résidait précisément dans la combinaison entre la capacité d’organisation des réseaux et l’énergie d’une mobilisation populaire qui ne dépendait pas des directives des partis.

Parallèlement, un changement radical s’est opéré dans la manière de présenter le président Lula à la société brésilienne. La campagne a commencé à privilégier une communication plus directe, affective et populaire, s’éloignant du langage excessivement institutionnel qui avait prédominé au premier tour. La campagne a cessé d’être perçue uniquement comme une compétition électorale pour devenir, dans la rue et sur les réseaux, l’expression d’un mouvement collectif d’affirmation démocratique.

La Constitution de 1988 garantit de vastes droits sociaux (santé, éducation et protection sociale). Quels sont les principaux défis pour les mettre en œuvre ? Comment une politique de lutte contre les inégalités sera-t-elle menée au cours de ce quatrième mandat de Lula ?

Le Brésil, comme d’autres démocraties constitutionnelles, est confronté à d’énormes contraintes budgétaires, marquées par une pression permanente en faveur de politiques d’austérité, qui considèrent les droits sociaux comme des dépenses à contenir et non comme des engagements constitutionnels à concrétiser. Malgré ces restrictions, le gouvernement Lula a réussi à préserver des politiques sociales de grande ampleur et à produire des résultats concrets dans la lutte contre la pauvreté. Entre 2023 et 2024, environ 8, 6 millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, tandis que 1, 9 million d’autres ont quitté l’extrême pauvreté.

À mon sens, il existe deux grands obstacles structurels à la réalisation des droits sociaux au Brésil. Le premier est le niveau extraordinairement élevé des taux d’intérêt brésiliens. En octobre 2026, le taux directeur s’établit à 13, 75 % par an. Selon la Banque centrale, le secteur public brésilien a dépensé l’équivalent de 198, 1 milliards d’euros en intérêts nominaux au cours des douze mois se terminant en août 2026, soit 8, 86 % du PIB. Il s’agit d’un coût gigantesque, qui restreint la capacité d’investissement public, renchérit le crédit et compromet le développement économique. Une réduction durable des taux d’intérêt est donc indispensable pour permettre à l’État d’élargir ses politiques sociales.

Le second obstacle est l’appropriation croissante du budget public par le Congrès national, au moyen de ce que l’on appelle les amendements parlementaires à exécution obligatoire, introduits de manière inconstitutionnelle dans notre architecture constitutionnelle et qui font actuellement l’objet d’un examen par la Cour suprême fédérale. Par ce mécanisme, une part significative de l’autonomie du pouvoir exécutif dans l’exécution budgétaire lui est retirée au profit des intérêts fragmentaires des parlementaires, ce qui compromet la capacité de planification et de mise en œuvre des politiques publiques de l’État brésilien.

Le grand défi du quatrième mandat du président Lula sera donc d’approfondir la lutte contre les inégalités dans un contexte de fortes contraintes budgétaires et institutionnelles. Cela exigera de conjuguer croissance économique, réduction des taux d’intérêt, fiscalité plus progressive, renforcement des services publics et restauration de la capacité d’investissement de l’État.

Comment concilier protection de la forêt, droits des peuples autochtones et pression des intérêts économiques, agro-industriels, miniers ou pétroliers ? En quoi l’Amazonie – qui intéresse d’ailleurs le monde entier – sera-t-elle l’enjeu de politiques écologiques respectueuses des peuples qui y vivent, et de la planète ?

C’est sans aucun doute l’une des tâches les plus difficiles d’une démocratie constitutionnelle : concilier la protection de l’environnement et des peuples autochtones avec les activités économiques. Au Brésil, cette tension prend des proportions encore plus importantes, compte tenu de l’extraordinaire richesse environnementale du pays et du poids des intérêts économiques liés à l’agro-industrie, à l’exploitation minière et à l’exploitation des ressources naturelles. La Constitution de 1988 fournit une orientation sans équivoque : le développement économique ne peut se faire au prix de la destruction de l’environnement ou de la violation des droits fondamentaux des populations autochtones et des communautés traditionnelles.

Il reste beaucoup à améliorer dans les politiques environnementales et la protection de ces communautés, mais nous ne pouvons nier les progrès accomplis au cours du troisième mandat présidentiel de Lula, qui peuvent être démontrés par des chiffres officiels. En 2026, l’Amazonie a enregistré le taux de déforestation le plus faible de toute la série historique, commencée en 1988, avec une réduction de 41, 8 % par rapport à la période précédente.

En ce qui concerne les peuples autochtones, depuis 2023, le gouvernement Lula a homologué vingt terres autochtones, couvrant plus de 3, 2 millions d’hectares, et approuvé vingt-et-une études d’identification et de délimitation de nouveaux territoires, représentant plus de 8, 5 millions d’hectares. Les opérations visant à expulser les occupants illégaux des terres autochtones ont également repris. Le cas le plus emblématique est celui du territoire autochtone yanomami, où l’ouverture de nouvelles zones d’orpaillage illégal a diminué de 99 % depuis mars 2024.

Dans son programme pour son quatrième mandat, Lula propose de transformer la forêt préservée en source de revenus grâce à la biotechnologie, à la production de médicaments, de cosmétiques et de nouveaux matériaux. L’idée est de créer de la valeur ajoutée à partir de ce que produit l’Amazonie, plutôt que de détruire la forêt. J’espère que ce projet sera mis en œuvre.

Pourquoi la gauche brésilienne gagne-t-elle là où de nombreux pays (eu Europe particulièrement) sont tentés par la droite extrême ? A-t-elle une spécificité en Amérique du Sud et dans le monde ?

C’est une question extrêmement complexe, mais je vais essayer d’y apporter une réponse succincte et globale. Lula et le PT représentent indubitablement une gauche sociale-démocrate. Lula, comme il le reconnaît lui-même, n’a jamais été un homme politique radical. C'est plutôt un centriste doté d’une extraordinaire capacité de négociation, une caractéristique qui l’accompagne depuis l’époque du Syndicat des métallurgistes.

Il me semble que, jusqu’au second tour de l’élection présidentielle de 2026, la singularité du Brésil dans la lutte contre l’extrême droite résidait précisément dans la figure de Lula. Bien évidemment, je ne prétends pas ici que la résistance brésilienne soit l’œuvre d’un seul homme, mais il est certain que son leadership a été capable de transformer la défense de la démocratie en un projet politique majoritaire. Son habileté à rassembler des forces politiques très différentes, y compris des secteurs conservateurs attachés à l’ordre constitutionnel, de manière à isoler les secteurs antidémocratiques, a été décisive dans la construction d’un large front démocratique.

Je crois cependant que l’élection présidentielle a introduit quelque chose de nouveau. Le peuple a clairement rejeté l’extrême droite. Plus que de légitimer le président Lula, la société civile s’est mobilisée pour proscrire un projet politique autoritaire, qui brade les intérêts nationaux, raciste, misogyne, destructeur de l’environnement et des populations traditionnelles. La mobilisation populaire a dépassé le PT et les autres partis politiques de gauche et du centre. Nous ne disposons pas encore du recul historique nécessaire pour comprendre dans toute son ampleur cette transformation politique si importante.

Comment expliquer que tant de votes puissent se reporter sur un homme politique aussi corrompu qui quitte son pays par peur de poursuites pénales le concernant ?

Flávio Bolsonaro est l’une des figures les plus dégénérées que la politique brésilienne ait jamais produites. Il s’agit d’un individu dépourvu de préparation, héritier de la dictature militaire brésilienne et qui fait l’objet de nombreuses et graves accusations de corruption.

Des politologues réputés, comme le professeur André Singer, estiment que l’extrême droite ne représente pas plus de 15 % de l’électorat. Cela signifie que les autres voix accordées à Flávio Bolsonaro correspondent à ce que l’on appelle l’« antipétisme », c’est-à-dire un désir de changement, de chasser le PT du pouvoir à n’importe quel prix, même si cela implique de confier la présidence du pays à une personne absolument incapable de l’exercer. Il ne s’agit donc pas d’un vote d’adhésion, mais d’un vote de rejet.

Propos recueillis par Fabienne Brugère