La peine et le plaisir, de Hugues Lagrange
Dans le débat récurrent sur la part des facteurs génétiques et environnementaux dans la trajectoire sociale des individus, Hugues Lagrange propose un éclairage ambitieux, en s’attachant aux maux contemporains que sont l’obésité, la dépression et les addictions, qui touchent davantage les milieux précaires.
« Dans tous les temps, on a dit et répété que l’on devait s’efforcer de se connaître. C’est une bizarre exigence, à laquelle personne n’a satisfait jusqu’à présent et à laquelle personne, à vrai dire, ne peut satisfaire. Tous les sens, toutes les tendances de l’homme le portent vers le monde extérieur qui l’entoure, et il a déjà bien à faire pour le connaître et l’approprier au but qu’il poursuit. Il ne sait sur lui-même qu’une chose : s’il souffre ou s’il a du plaisir, et c’est ainsi qu’il apprend ce qu’il doit rechercher ou ce qu’il doit éviter. Pour le reste, l’homme est une créature obscure qui ignore d’où elle vient, où elle va, qui sait peu du monde, et qui sur elle-même sait moins que sur tout le reste. »
Johann Peter Eckermann, « Conversations avec Goethe », 1848
Les avancées rapides en biogénétique ne laissent pas indifférents. Le vieux débat nature / culture s’anime une fois de plus. Notre destin est-il écrit par ce code qui figure au plus caché de nos cellules et qu’on déchiffre désormais un peu mieux ? Ou sommes-nous une page blanche sur laquelle les faits de la vie, notre éducation, notre entourage construisent progressivement nos personnalités ?
Cette discussion a longtemps tracé des lignes de fracture au sein des chercheurs en sciences sociales. Car les progrès en matière de génétique s’offraient aisément à instrumentation chez ceux qui soutiennent la nature « naturelle » de l’inégalité. Ils nous emmenaient tout autant sur le terrain philosophiquement glissant de la réelle autonomie de notre agence humaine.
Génétique et société
À la vérité, les avancées les plus récentes semblent apaiser le débat. Elles documentent de façon toujours plus précise l’indissociable combinaison des deux facteurs, nature et culture. L’environnement ne détermine pas notre ADN, qui reste un socle constant et dont les évolutions sont imperceptibles sur une échelle de temps historique. Voilà une proposition qui restera vraie tant que l’homme ne prendra pas, s’il le fait un jour, contrôle sur sa carte génétique. En revanche, l’interaction de l’ADN, du reste de notre organisme et de l’environnement commande la façon dont nos gènes expriment tel ou tel trait physique ou de personnalité. Dit autrement, les gènes, dans des combinaisons extrêmement complexes, indiquent des propensions ou des probabilités plus ou moins fortes qu’apparaissent ces traits. L’environnement peut les étouffer ou leur permettre de s’exprimer, sachant quand même le fait plutôt réconfortant que les humains partagent pour l’essentiel le même bagage génétique.
Le sujet est évidemment immense et largement exploratoire, de sorte que tous les discours, même les plus polémiques, peuvent être entendus. C’est un des avantages du dernier livre de Hugues Lagrange (La peine et le plaisir, PUF, 2025) d’avoir limité le propos de son analyse. Il présente la sociologie de certains troubles ou dysphories physico-mentaux en les reliant aux résultats les plus récents de la biogénétique. Il s’agit des troubles de la dépression, de l’obésité et de l’addiction, qui se différencient par leur mode d’expression : la dépression internalise la tension et le mal-être quand les addictions, dont alimentaires, leur trouvent un dérivatif externe. Voici trois domaines où l’analyse génétique commence à donner des résultats probants et où l’interaction entre le social et le génétique est probablement plus saillante qu’ailleurs.
Un des points de départ de l’auteur, proprement sociologique, est l’existence d’un fort hiatus entre un socle génétique dont les modifications sont très lentes et donc négligeables pour l’analyse, et un environnement qui diffère du tout au tout de celui dans lequel ce socle s’est construit. En clair, notre ADN s’est bâti dans les steppes de nos lointaines origines et ont donné à nos ancêtres de solides réponses aux défis qu’ils rencontraient alors. Et c’est ce même bagage qui doit faire face à ceux d’aujourd’hui. On le voit à l’évidence s’agissant de l’obésité ou des addictions non alimentaires. La nourriture ou les stupéfiants sont infiniment plus accessibles aujourd’hui qu’ils ne l’étaient dans les siècles passés. Les traits que l’hominisation a favorisé dans un univers de rareté peuvent se révéler inadaptés en période d’abondance.
Surtout, l’environnement culturel est tout autre. On analyse classiquement la modernité comme porteuse d’un cadre moral beaucoup moins prescriptif que dans les sociétés d’autrefois, avec des hiérarchies sociales moins directement enfermées dans des cadres juridiques ou économiques prédéfinis. Les communautés comme la famille, la religion, les corps de métier, etc., sont moins capables d’enserrer l’individu et de lui fournir de l’extérieur une protection psychique. Elles le laissent davantage face à lui-même dans la définition de son destin, ce qui est vertigineux et parfois angoissant. Davantage seul à assumer les chocs de la vie – que l’analyse sociologique appelle des « stressants » –, son plus de liberté est aussi un plus de désarroi.
Si ces stressants ont une origine sociale, ils frappent différemment les individus. L’épidémiologie identifie désormais des propensions à les subir de nature génétique, ce que les médecins d’autrefois appelaient des « terrains ». Le lien entre stress et trouble n’est nullement mécanique et mélange les déterminations et antécédents sociaux et familiaux. Le sous-jacent génétique est souvent d’une grande complexité, davantage une configuration de gènes plutôt qu’un seul aisément isolable, comme celui qui commande la couleur des yeux. Le social révèle ce sous-jacent ou le laisse silencieux : « Les pathologies ne parlent pas seulement du corps physique mais d’un corps/esprit investi par les tensions sociales et les réverbérant. »(p. 16)
À partir de là, l’auteur relève que la prévalence des troubles mentaux a historiquement changé d’ancrage social. Pour simplifier ici, on quitterait la période bourgeoise caractérisée par le conflit entre désir et pesanteur des normes, avec le mal-être et la mélancolie typiques des personnages de Tchekhov. Le temps serait davantage aujourd'hui à une inégalité subjectivement ressentie, à un ressentiment social, à un poids croissant donné au « mérite », une notion qui prend un sens très nouveau. Voilà ce qui fait figure de stressant social. Le mal-être concerne alors plutôt les couches sociales démunies dans un renversement que le livre documente de façon précise. De fait, la dépression, les addictions et l’obésité n’ont pas fait que de se généraliser. Elles semblent avoir migré en termes statistiques des classes favorisées vers les moins favorisées. Il y a une inversion du « gradient social » de ces troubles, pour reprendre le terme.
Un élément nouveau renforce le point. Lagrange insiste sur le primat donné aujourd’hui à la connaissance, et donc largement à l’éducation supérieure, dans l’accès aux positions sociales. Or, les capacités d’apprentissage dépendent tout à la fois de l’entourage de la personne et de facteurs génétiques. Si l’habileté cognitive et un esprit affuté ont de tout temps permis de s’assurer un ascendant sur les autres, nos sociétés poussent ce trait à l’extrême, en l’organisant institutionnellement par l’école et l’université. Cela ne veut pas dire que les capacités génétiques qui favorisent l’apprentissage cognitif ou l’abstraction sont réservées aux classes aisées. Mais les individus qui disposent d’une combinaison de gènes favorables aux performances cognitives et aux aptitudes symboliques sont aujourd’hui sur-sélectionnés dans les fonctions dévolues aux élites sociales. Par ailleurs l’environnement social propre aux classes aisées leur permet un accès plus facile à un parcours scolaire réussi et donne plus de chances à l’expression d’un terrain génétique favorable. Le risque social évident est un retranchement de ces élites, voire leur endogamie. En raison de la prégnance de l’idéologie du mérite, cette fabrication sociogénétique des élites est masquée par l’idée qu’une égalisation sociales des chances y porte remède. Cela suscite des mal-être et souvent des pathologies chez ceux qui sont écartés. Plus que les conditions génétiques, ce qui change au cours de l’histoire et des lieux, ce sont les stressants. Et aujourd’hui, ceux-ci tendent à cibler avantage les catégories sociales défavorisés et moins éduquées.
Les résultats de l’approche génétique ne contredisent donc pas l’analyse sociologique ; ils la renforcent même parce qu’ils savent prendre en compte la variabilité du sort de chacun. On en tire un corollaire qui peut paraître un truisme mais qui ouvre une perspective importante. Dans un contexte social plus égalitaire (on pense ici comme souvent au modèle scandinave), la variabilité sociale des situations individuelles dépend davantage de la base génétique de l’individu que de ses déterminants sociaux. C’est au fond tout le paradoxe, politiquement cruel, que rencontrent les politiques disons sociales-démocrates visant à l’égalité des chances et des conditions notamment dans l’accès à l’éducation : elles ont contribué à atténuer les barrières sociales mais, outre que les inégalités se reproduisent chaque jour dans le champ économique, ce succès rend davantage saillants les traits propres de l’individu, dont celles qu’on rattache au génétique, dans l’atteinte des positions sociales : « Les analyses […] montrent que la généralisation de l’éducation inaugure plutôt une évolution sociale marquée par une plus grande rétribution des gènes. » (p. 152)
L’égalité acquise semble alors exciter le besoin de se comparer à l’autre pour recréer des différences, des besoins de distinction et de reconnaissance. L’individualisme moderne se rattache aussi à cela. Tocqueville le notait déjà s’agissant de la démocratisation en cours des sociétés de l’époque. Mais d’émancipatrice, l’impulsion crée une dynamique croissante de clivage social. On doit construire son identité entièrement par soi-même et, dans l’illusion d’une liberté pure, on accroche cette identité à des marques identitaires finalement très communes, créant des affiliations antagoniques. C’est cette construction de soi qu’il faut réussir. À défaut, la scène est dressée pour les trois pathologies que Lagrange analyse, si jamais le sous-jacent y est propice.
La tendance à l’égalité des conditions génère donc des forces qui cherchent à la contredire. À l’inverse, une forte inégalité ancrée socialement rend secondaire dans une analyse sociologique la diversité des dotations génétiques. L’attention que doit porter aujourd’hui la sociologie aux autres disciplines que sont la psychologie et la science du comportement résulte en large mesure d’un objet d’étude qui a changé du tout au tout.
La mécanique de l’interaction
Là où la biogénétique progresse rapidement, c’est dans l’analyse de la façon dont les stressants impriment une marque durable chez l’individu, surtout à l’âge malléable qu’est l’enfance. Les chocs externes ne peuvent toucher à la carte génétique, on l’a dit ; rien donc qui puisse affecter l’hérédité. La seule voie de passage est dans l’activation ou non de certaines des fonctions du corps ou de l’esprit. Par exemple, on documente bien aujourd’hui les situations où le « stressant », par exemple la maltraitance ou la carence affective, s’imprime sur la taille de l’amygdale et de l’hippocampe par activation ou non de certaines protéines. Un volume réduit de ceux-ci implique une moindre production de neurones et de connexions synaptiques et tend à favoriser une propension plus grande à la dépression et moindre à la performance cognitive. Voici un enracinement cérébral qui pèse sur la réalisation sociale de l’individu. La façon dont cette personne ira interagir avec son entourage et en particulier avec ses enfants est également affectée, ce qui est une forme d’hérédité sociale non génétique, et en tout cas d’inertie sociale dans l’inégalité.
On n’affirme pas disant cela que les traumas de l’enfance existaient moins autrefois, simplement que dans un monde qui valorise davantage le cognitif et l’informationnel, le conditionnement social de la personne est plus fort. C’est un sacré défi pour la politique publique si elle s’en tient à corriger les inégalités par des compensations, qui plus est pécuniaires. Et cela fait prendre conscience de la richesse sociale, souvent négligée, qu’apportent des parents qui sont dans la position, personnelle et sociale, de bien élever leurs enfants.
Le livre fait une remarque fine sur les populations salariées intermédiaires, notamment dans les métiers d’encadrement inférieur et de services. Ils sont statistiquement plus sujets que d’autres catégories sociales aux trois dysphories analysées. Ces métiers combinent souvent un non-usage du corps et un manque d’autonomie. Dans les métiers manuels, on bouge son corps, ce que nos organismes ont toujours fait et ce à quoi nos évolutions génétiques se sont adaptées. L’effort physique, s’il reste tolérable, ne requiert pas une attention cérébrale continue et laisse l’esprit libre de vagabonder et de communiquer. À l’inverse, certains métiers de service contraignent le corps à ne pas bouger et capturent l’esprit en l’astreignant à une attention sur des choses sans intérêt. Les minutes dans un tel travail ne s’écoulent jamais assez vite. L’impact psycho-physique est sensible sur la durée.
Un mot sur les scores polygéniques qui mobilisent depuis deux ou trois décennies une large part des recherches dans les sciences comportementales. Il est rare on l’a dit qu’il existe un lien bijectif entre un gène, les protéines qu’il est capable de générer et un trait précis de comportement. C’est en général un faisceau très large de gènes qui est mobilisé sans qu’on sache bien le processus causal à l’œuvre. L’approche consiste empiriquement à identifier des ensembles de gène reconnu comme ayant un lien statistique avec le trait spécifique, pour l’évaluer sur une échelle de score. Ces scores « expliquent », pour les meilleurs d’entre-eux qu’on trouve dans le domaine de l’apprentissage scolaire, de l’ordre de 15% seulement de la performance à 16 ans (ce qui indique toutefois une corrélation non négligeable)1.
Ils restent encore peu puissants. On se moque souvent qu’ils n’arrivent pas à prédire ce que des liens héréditaires mettent clairement en évidence ou qu’ils restent marqués socialement, au sens où leurs résultats dépendent du milieu social dans lequel on les utilise, ce qui évidemment les invalide. Mais on conjecture aisément une suite de progrès dans cette direction, avec l’abondance récente des données, un coût d’accès rendu faible par les méthodes actuelles de séquençage et la technicité statistique. Le travail est rendu plus simple grâce l’épidémiologie génétique qui apporte ses connaissances sur l’effet de telle association de gènes sur la synthèse d’une protéine dont on sait à son tour l’effet sur la personne.
Tout cela, c’est la technique. Et comme toujours, nature et culture s’entremêlent, d’où les difficultés à construire des scores purement « génétiques ». Dans le domaine cognitif qui est très étudié, on note qu’une disposition plus grande à la chose scolaire est une potentialité qui ne prend vie que sous l’attention par exemple de l’enseignant et des parents, ou sous le regard des autres enfants ou par un jeu de rétribution affective. Dans le domaine professionnel pour l’adulte, la spirale peut s’enrouler positivement par le même type de mécanismes, mais tout autant négativement en cas d’échec ou de frustration et ainsi faire apparaître des troubles comme la dépression. Cette dernière, qui semble avoir été de tout temps le sort de l’espèce humaine, n’est peut-être pas démunie de vertus adaptatives, celles de savoir d’autant mieux résister à des chocs majeurs qu’on en ressent à moindre échelle continûment dans son quotidien.
Le livre aborde la question plus délicate de la volonté. En matière de troubles mentaux n’impliquant pas de dérives psychotiques, il reste tentant chez beaucoup de thérapeutes de mettre la volonté au-dessus de tout, de récréer une nouvelle forme de dualisme non pas entre corps et esprit, mais entre l’organisme tout entier, y compris dans sa dimension mentale et une zone d’agentivité pure que serait la volonté. Là aussi, l’analyse génétique a fait des progrès, montrant à quel point, dans le cas de la dépression ou d’une addiction, quelque chose dans le corps prend possession au sens physique de la personne. « En cela, chacune à leur manière, l’addiction et la dépression questionnent une philosophie de la volonté centrée sur la conscience vigile » (p. 280), tandis que « les univers appauvris en sollicitations entraînent à l’âge adulte une plus grande déconnexion des fonctions exécutives et de l’amygdale, favorisant une submersion de l’esprit par l’émotion, suscitant une faiblesse de la volonté. » (p. 283)
L’enjeu philosophique est majeur. C’est le mérite de ce livre important d’ouvrir ces réflexions sur une base factuelle bien fondée.
- 1. Plus exactement de la variance sur une population d’individus correctement sélectionnés du trait analysé.