Costume d’indulgences, Carnaval de Nuremberg, vers 1500, Livre de Schembart. Via Wikimedia
Costume d'indulgences, Carnaval de Nuremberg, vers 1500, Livre de Schembart. Via Wikimedia

Un regard moderne sur les indulgences

La théorie des incitations, qui vise à optimiser le comportement des agents économiques, notamment à travers des taxes, a connu un large succès ces dernières décennies. Mais en affirmant que le bon comme le mauvais comportement ont un prix, elle pose un dilemme moral qui rappelle celui du commerce des indulgences.   


Maurice Druon dans sa formidable saga des Rois maudits fait parler un personnage qui est probablement l’inventeur des indulgences, ces modalités de rachat de péchés qui allaient tant scandaliser Luther et remuer à jamais la chrétienté. Nous étions sous le règne de Louis X le Hutin au début du XIVe siècle, le personnage en question est le cardinal Jacques Duèze, qui allait devenir quelques années plus tard le pape Jean XXII, basé en Avignon, considéré au demeurant comme un grand pape et un excellent administrateur.

Druon le fait parler :

- « Mettons l’impôt sur les péchés ; ce sera source intarissable. L’homme est pécheur par nature, mais plus disposé à faire pénitence de cœur qu’à faire pénitence de bourse. Il éprouvera plus vivement le regret de ses fautes et hésitera davantage à retomber dans ses errements si une taxe accompagne nos absolutions. Qui tient à s’amender doit acquitter amende. »

- « Est-ce une plaisanterie ? » pensa Poitiers qui n’était pas complètement accoutumé à l’inventive syllogistique du cardinal [il s’agit ici du comte de Poitiers, futur Philippe V].

Le vieux prélat était parfaitement sérieux. Son imagination, au cours de ses dernières nuits de veille, avait échafaudé tout un système fort précis, sur lequel il préparait un mémoire et qu’il soumettrait, disait-il modestement, au prochain pape. Il s’agissait de l’institution d’une Sainte pénitencerie, sorte de chancellerie du péché qui délivrerait des bulles d’absolution moyennant des taxes d’enregistrement perçues au profit du Saint-Siège.1 »

Être absous pour réintégrer la communauté

C’est évidemment romancé mais le fait est historique. Une fois pape, Jean XXII a en effet prêché régulièrement sur ce thème. Il ne s’agissait pas de monnayer l’absolution ou d’éliminer la pénitence qu’impliquait un méfait ; dans son esprit initial, cette innovation n’était qu’un droit d’enregistrement sur un acte démontrant que le pénitent était désormais libéré de sa faute, en quelque sorte opposable aux tiers. Il fallait en effet pouvoir justifier qu’on était absous pour être de nouveau être admis aux sacrements et donc partie prenante de la communauté.

Pour l’anecdote, les modalités tarifaires de la « taxe » étaient très précises. Le calcul se faisait en « gros », monnaie qui valait environ six livres. Ainsi le parricide, le fratricide ou le meurtre d’un parent entre laïcs, étaient taxés entre cinq et sept gros, de même que l’inceste, le viol d’une vierge, ou le vol d’objets sacrés. Le mari qui avait battu sa femme ou l’avait fait avorter était astreint à verser six gros, et sept si l’épouse avait eu les cheveux arrachés. La plus forte amende, soit vingt-sept gros, frappait la falsification des lettres apostoliques, c’est-à-dire de la signature du pape. 

Les indulgences ont fortement choqué comme on le sait puisqu’elles furent l’une des causes du plus grand schisme dans l’histoire du christianisme. Mais on peut l’être moins si l’on observe que ce n’était que la réplique d’une pratique courante en droit civil à cette époque. Il y avait des lettres de grâce et de rémission accordées par le roi et dont l’inscription aux registres donnait lieu à la perception d’une taxe. Or, l’Église de l’époque était comme un appareil d’État, elle rendait justice dans un champ que les rois allaient certes progressivement rétrécir, mais au nom de laquelle elle imposait des pénitences à la place de la justice civile.

Nos sociétés modernes ne font pas autrement quand il s’agit de délits : la pénitence pour les délits de simple police, c’est l’amende. Ce qu’a simplement permis l’évolution des mœurs, c’est une séparation nette de la justice pénale et de la justice civile. On juge un crime en cour de justice et cela ne peut être « racheté » par aucun versement monétaire. Il y a un absolu moral qui intervient ici : comment l’argent pourrait-il effacer l’inacceptable, en dehors du fait que cela mettrait en place une justice des riches – qui disposeraient par leur argent d’un capital-crimes librement dépensable – et une justice des pauvres ? Pour cette raison d’ailleurs, certains s’insurgent aujourd’hui contre les amendes forfaitaires pour infraction au code de la route. On voudrait qu’elles soient reliées au revenu du délinquant.

Rien n’était aussi tranché à l’époque dont on parle. La justice criminelle pouvait être féroce, mais pouvait aussi accepter le règlement par indemnité pécuniaire. Dans de nombreuses sociétés traditionnelles, la justice coutumière avait usage, pour éviter un débordement en cascade de vengeances et contre-vengeances, de convenir d’un « prix du sang », base sur laquelle on pouvait « racheter » un crime de sang par remise de bétail ou autres formes de compensation. Les indulgences ne venaient donc pas de nulle part. Si, de plus, elles finançaient l’institution, tout était au mieux et, de fait, Jean XXII a fortement restauré les finances et le prestige de l’Église. Il a fallu que les idées de la Réforme, puis celles des Lumières, particulièrement celles de Kant, finissent par s’imposer.

La survivance des indulgences

Y a-t-il survivance de la chose dans le monde moderne au-delà du domaine mentionné des amendes ? Voilà où l’économiste intervient puisqu’il s’agit après tout du sujet bien connu des « incitations » dont il pense qu’elles peuvent se piloter par un système de prix bien ajusté. Car Jacques Duèze le disait : le pécheur « hésitera davantage à retomber dans ses errements si une taxe accompagne (ses) absolutions. »

On dessine aujourd’hui des taxes dites « comportementales » (l’amende en fait partie, la taxe sur le tabac aussi) pour leur vertu dissuasive. Si elle joue bien son rôle, la taxe est en effet destinée à s’effacer car le comportement déviant qui la causait s’éteint sous sa pression. On souhaite dans l’idéal qu’elles rapportent le moins possible au fisc, même si celui-ci y trouve un gisement favorable qui ne l’incite pas forcément à la rendre efficace.

Mais peut-on généraliser leur rôle ? C’est là où le bât blesse. Ce qui choquait dans les indulgences, c’est le message moral destructeur qui est envoyé : le bien comme le mal a un prix implicite qui est celui de la taxe. Prenons les pénalités qui pèsent sur les communes quand elles ne respectent pas le quota de logements sociaux qu’impose la loi. La loi, comme toute loi, devrait s’appliquer dans son absolu : ce sont choses qu’on ne fait pas et il convient de se remettre au plus vite dans le droit. Elle se dévalue elle-même à prévoir une échappatoire, à savoir le moyen pécuniaire de s’en dispenser sur son territoire.

Une autre loi impose un quota de personnes à handicap parmi le personnel de toute entreprise. Mais là encore, l’entreprise peut s’en libérer en acquittant une pénalité, ce pour quoi elles optent la plupart du temps. Ces deux exemples attestent de la complexité dans le design de toute loi, qui doit être à la fois exécutoire dans son objet précis et réaliste sachant le matériau humain censé y obéir.

Mais ici la pénalité est un mauvais pis-aller. Elle devient un simple signal-prix et donc le coût d’opportunité de l’infraction : il y a un « prix » du mal logé ou de la personne handicapée. Et si le scrupule moral arrive à être effacé par simple acquittement de la pénalité, il peut même y avoir un « effet rebond » qui encourage au délit. Luther l’évoquait bien dans la trente-neuvième de ses fameuses 95 thèses : « C'est une chose extraordinairement difficile, même pour les plus habiles théologiens, d'exalter en même temps devant le peuple la puissance des indulgences et la nécessité de la contrition. »

Tout un champ de la morale publique est absorbé par le calcul économique. Des théories ont été bâties en ce sens, sous l’impulsion de Gary Becker, Prix Nobel d’économie, qui embrassent l’ensemble des comportements humains sous un principe d’optimisation. Indulgences encore pour toutes ces grandes entreprises qui « achètent » leur bon comportement en matière climatique par le mécanisme de crédits carbone, en compensant leurs émissions par la plantation de quelques hectares d’arbres ici, de quelques panneaux solaires là, plutôt que de s’attaquer frontalement à les réduire à la source. La frontière est là encore floue et il est inévitable qu’elle le reste. Car le prix implicite de la bonne conscience peut devenir aussi, par les mécanismes d’une taxe carbone ou d’un marché des droits d’émission, la reconnaissance que la pollution est un coût et qu’on doit lui donner un prix. Car les entreprises, toujours attentives à éviter la pénitence de bourse comme on le fait dire à Jean XXII, ne doivent l’oublier. Les indulgences ont pu choquer et en même temps ne pas choquer. Il importe de rester attentifs au dilemme moral que sous de multiples guises elles continuent à porter.

  • 1. Maurice Druon, Les rois maudits, tome 4, p. 67.