Et DeepSeek parut
En développant, à bas coût et en open source, un programme d’intelligence artificielle capable de rivaliser avec ceux des géants américains, la startup chinoise DeepSeek rebat les cartes de l’ensemble du secteur et soulève de nombreuses questions, technologiques autant que géopolitiques.
Avec seulement 5, 6 millions de dollars, une toute jeune startup chinoise, DeepSeek, a conçu un programme d’IA, c’est-à-dire un modèle étendu de langage ou LLM en anglais, que les spécialistes jugent capable de rivaliser avec ChatGPT, le leader du marché. Signe de la vitalité des entrepreneurs chinois, DeepSeek est un simple projet de High Flyer, une société chinoise de fonds spéculatif, qui a investi ses profits dans l’acquisition de puces Nvidia, aujourd’hui les plus performantes pour l’intelligence artificielle, afin de tester de nouveaux modèles.
La stupéfaction vient de ce que ChatGPT, pour en arriver là, a dépensé plus d’une dizaine de milliards de dollars et que, très récemment, Dario Amodei, le directeur général de Anthropic, un développeur d’IA, estimait encore entre 100 millions et un milliard de dollars le coût de développement d’un modèle performant.
Une IA plus artisanale
La vitesse à laquelle les technologies atteignent leur point mort, commencent à faire des profits et se banalisent, ne cesse de croître. On l’a vu pour le téléphone portable, mais la rapidité en matière de modèles de langage fascine. C’est évidemment une corne d’abondance qui s’ouvre pour les utilisateurs du monde entier.
Mais la percée de Deepseek nous rappelle que dans cette course, l’habilité de l’artisan ou de l’intelligence humaine, même aidée de l’artificielle, importe encore. DeepSeek face à OpenAI, c’est un peu David et Goliath. L’abondance de moyens financiers – aidée par la bulle boursière –, la puissance des puces, le plaisir de la force brute, tout cela a peut-être empêché le géant américain d’être « intelligent » et de s’appliquer à perfectionner les algorithmes et les logiciels. L’embargo étatsunien sur les célèbres puces Nvidia a peut-être aidé ce pas en avant : il semble à présent qu’on puisse se passer de ces puces, ou du moins en consommer moins. Coup dur par conséquent pour Nvidia, dont le cours de bourse a dévissé et qui a perdu 730 millions de capitalisation boursière entre les 23 et 27 janvier.
Ainsi l’IA, par son culte de la force brute, rendrait moins intelligent. Le bon vieux cerveau humain, celui qui fonctionne toujours avec 20 watts de puissance, reste fidèle au poste. Une réflexion, ou plutôt une conjecture, plus profonde peut être tentée : l’IA « gros bras », avec des moyens de type « quoi qu’il en coûte » produit des résultats spectaculaires, mais qui ont des caractéristiques de boîte noire. Une IA plus artisanale permet peut-être de mieux comprendre ce que cache le couvercle de la boîte. Ainsi, Ion Stoica, professeur d'informatique à l’université de Californie à Berkeley, a fait tourner un modèle d’IA dont les performances se comparent à celles du dernier modèle de ChatGPT, appelé OpenAI 01, sur un ensemble limité de fonctions et en empilant des briques prises ici ou là1. Mais cela lui a coûté… 450 dollars. Or, ce modèle réduit, cette maquette pourrait-on dire, lui permet de comprendre bien des choses, de la même façon qu’on comprend bien mieux comment fonctionnent les horloges en regardant celles de nos arrière-grand-mères, avec leurs limites, qu’à se fixer sur une horloge quantique dernier cri.
Open source et ouverture du jeu
Mais un des ressorts les plus intéressants du succès de DeepSeek réside dans l’open source. En effet Deepseek met son modèle dans le domaine public, selon le protocole consistant entre autres à permettre un libre usage, à condition que toute amélioration ou changement du logiciel soit aussi en libre accès. Il fut un temps où la Silicon Valley promouvait l’open source. C’est bien fini. Aucun accès possible aux codes de OpenAI ou de Copilot, cet assistant IA que Microsoft cherche à imposer dans sa suite Windows (en la faisant payer), ce qui risque de faire aboyer un jour le chien de garde anti-trust, d’autant que depuis l’apparition de Deepseek, le prix de l’abonnement forcé apparait prohibitif. Certes, Meta a mis en open source fraction de son LLM appelé LLama2. Mais la stratégie de DeepSeek est à la fois plus ambitieuse et courageuse.
Il fut un temps où la Silicon Valley promouvait l’open source. C’est bien fini.
Et la startup chinoise n’est pas la seule : des spécialistes cités par le New York Times indiquent qu’autant les entreprises étatsuniennes sont de plus en plus réticentes à partager, autant l’open source devient un attribut des entreprises chinoises. C’est une stratégie compréhensible pour un challenger dont les produits, a priori moins performants que ceux des leaders, craignent moins le piratage par les entreprises à la frontière. Mais elle est à double sens : maîtriser de multiples filières de l’open source installe les entreprises chinoises au cœur des innovations dans le domaine.
Si bien que Trump apparait tout à coup bien ingénu à promettre 500 milliards de dollars pour le développement de l’IA si les Chinois arrivent à faire pareil avec 100 fois moins de ressources. Et l’embargo sur les puces Nvidia, comme on l’a vu, pourrait fort bien avoir été contreproductif. Plus encore, si DeepSeek a réussi, d’autres startups peuvent le faire. Les chances que la française Mistral rattrape le reste de la meute devient très possible. On est donc devant une banalisation possible des techniques IA dont la dimension sociologique nous échappe ici, mais qui pourrait quitter le cœur stratégique de la rivalité Chine-États-Unis.
On se doit enfin d’interroger la chute sévère des valeurs de la tech étatsunienne. Si Nvidia a perdu 700 milliards, qu’en est-il de toutes les autres ? Le Nasdaq a chuté de 4% suite à l’annonce. La perte de valeur est de l’ordre de plusieurs trillions de dollars (le PIB français en représente 3 fois moins, pour donner un repère). Il est probable qu’à l’échelle du développement exponentiel de cette technologie, cela restera un non-événement. Mais sa diffusion large et bon marché, dont la percée de DeepSeek est un signal fort, aura, elle, des conséquences majeures dont personne aujourd’hui mesure bien les effets sur les sociétés.
- 1. Cade Metz, Meaghan Tobin, “How Chinese A.I. Start-Up DeepSeek Is Competing With Silicon Valley Giants”, The New York Times, 23 janvier 2025.
- 2. Cade Metz, Mike Isaac “In Battle Over A.I., Meta Decides to Give Away Its Crown Jewels”, The New York Times, 20 mai 2023.