Le privé n’est pas politique de Claude Habib


Le dernier essai de Claude Habib est un plaidoyer pro domo au sens propre du terme, il ne vise qu’à défendre le foyer contre des menaces croissantes. Ces menaces ne tiennent pas seulement aux temps, elles procéderaient surtout d’un féminisme dangereux, le « néoféminisme », et ce n’est pas en avocate de l’ordre moral, mais bien comme une féministe d’une autre obédience que Claude Habib s’arme contre lui. De fait, le slogan prôné par les néoféministes – « le privé est politique » – autoriserait une inquisition totalitaire dans ses aspirations et fatale au privé que le féminisme issu de la gauche antitotalitaire avait su préserver.

Aux temps, le couple et la famille devaient déjà une part de leurs fragilités et des défis à relever : la jeune femme doit arbitrer entre son expansion dans l’affection et son expansion dans le travail ; les jeunes hommes entrent plus tard dans un couple que les femmes, plus diplômées, peuvent quitter plus facilement qu’hier ; la pornographie accessible à tous compromet dès la jeunesse le sain rapport des sexes ; la maison, une fois formée, est percée par le smartphone et Internet ; tous tendent à la fuir. Mais l’essai n’en démord pas : la pornographie et Internet, qui tiennent plus du grand capital que du féminisme, paraissent moins à craindre qu’une doxa néoféministe si puissante que la société elle-même est devenue « un milieu féministe ». C’est donc à cette doxa jugée extrémiste, conflictuelle, misandre et castratrice que l’essai oppose le gros de ses arguments. Car c’est elle qui sacrifierait délibérément le bonheur à la justice, la paix domestique à la violence publique, l’intimité à l’indiscrétion de rigueur.

Au nom de l’égalité, la doxa incriminée regarde les rapports hétérosexuels comme une affaire de domination et de « micro-agressions » sans cesse recommencée ; l’engagement familial, effet du « sexage » consenti ou subi, reconduirait entre les sexes l’aliénation du prolétariat au capital ; toute femme malheureuse serait une victime, toute importunité masculine une inclination au viol. Mazan est partout ! Or le remède de la doxa ne serait pas moins radical, s’il avait du moins le mérite d’exister : acquise l’abolition d’un patriarcat fantôme, on ne sait pas bien, juge Claude Habib, à quoi devrait ressembler le foyer nouveau, juste, égalitaire. Seules seraient admissibles les solutions de remplacement au « couple hétérosexuel » et aux « familles hétéronormées » que l’acronyme LGBTQIA+ réunit dans son arc-en-ciel – mais que les jeunes femmes, passée l’heure de la contestation, « quittent à pas de loup », pour paraphraser un texte très riche en bonheurs d’écriture.

Ici se dévoilent les prémisses passablement inactuelles – mais vraies – que Claude Habib juge naturelles, selon un critère lui-même inactuel. Le « privé », c’est, dit-elle, plus que le familier, le lieu d’une œuvre à la fois mienne et partagée, étendue au diamètre restreint de l’aimé, des enfants, des amis et des choses – toutes « choses » auxquelles j’appartiens autant qu’elles m’appartiennent. C’est le lieu de l’affection étroite, de l’inutile, du gratuit, du temps donné sans mesure, du propos libre et du secret, heureux ressort de la vie érotique et intellectuelle – puisque toute intimité est physique et verbale. C’est encore la défense de l’une des « dernières formations holistiques » qui nous restent et qui résistent encore – la famille, que l’on perdrait beaucoup à détruire, même si la division ne l’épargne pas, même si elle connaît l’injustice des préférences.

Mais surtout, pour Claude Habib, au propre comme au figuré, « la maison est l’œuvre des femmes ». C’est bien évidemment par cette thèse centrale et polémique que le livre s’attirera silence ou réponses cinglantes, tant il paraît « essentialiser » la femme. Et le portrait de la « bonne ménagère » n’arrangera pas les choses. Si ce portrait ressort ou, si l’on veut, crie, d’autant plus que le propos du livre ne permet pas d’envisager la femme au travail, au point de donner le sentiment qu’elle ne saurait quitter la maison – ce qui n’est évidemment pas le sentiment de Claude Habib, elle-même universitaire –, il est vrai qu’il est chargé et que l’on pourrait y voir une justification de la paresse masculine. Or il n’est pas nécessaire de céder au néoféminisme agressif pour aspirer à une nouvelle division du travail au sein du foyer même. Pour Claude Habib, quoi qu’il en soit, il existe une asymétrie des sexes. Égalité et différence ne s’excluent pas, mais la différence est là : le désir féminin cherche un amour durable, exclusif et fécond ; le génie féminin hisse de hauts murs parce qu’ils sont protecteurs et prend en bonne part le mot de Laforgue : « Ah, que la vie est quotidienne ! » Car la vie heureuse doit être quotidienne, après l’intensité initiale du moment amoureux.

Le « privé » n’est peut-être pas ou ne doit pas être « politique », c’est-à-dire public, ouvert, transparent, indifférencié. Mais Le privé n’est pas politique est bien un livre politique. Claude Habib entend défendre les « vertus de l’intimité ». Ce faisant, elle pose à nouveaux frais, dans un contexte lourd, de très anciennes questions. La dialectique de l’oikos et de la polis, de l’égalité et de la différence des sexes, ce que la démocratie radicale ou l’égalité extrême fait à l’amour, ce que l’amour pourrait apporter à la démocratie, ce sont bien là des soucis politiques.

Gallimard, 2024
208 p. 18 €