L’écoféminisme, de Catherine Larrère


Excellente présentation de l’écoféminisme, néologisme formé par Françoise d’Eaubonne en 1974 qui n’a pas pris à l’époque. Il est réinventé aux États-Unis en 1976 par Ynestra King à l’Institut d’écologie sociale du Vermont et en 1978 par Mary Daly dans Gyn/Ecology. Les féministes combattent, au nom de l’écologie, l’armement et les centrales nucléaires, ainsi que les inégalités environnementales qui concernent principalement les plus pauvres, bien souvent des femmes de couleur.

Au Sud, les femmes s’organisent aussi pour défendre les semences contre la privatisation, les arbres contre la déforestation, comme, en Inde, le mouvement Chipko (« enlacer les arbres ») de Vandana Shiva ou le Green Belt Movement fondé par Wangari Muta Maathaï au Kenya… Ainsi la lutte écologique des femmes est mondiale et récuse les oppositions homme/femme, nature/culture, humains/nature, corps/esprit, etc. La Mort de la nature de Carolyn Merchant (1980) étudie la montée en puissance de la science, portée par les savants qui diabolisent le savoir des femmes comme étant digne de sorcières, pourchassées et brûlées. Comme le constate Catherine Larrère : « Pour que le mécanisme succède à l’organicisme, il a fallu purger le monde de son animisme et le purger violemment. » La victoire de la pensée scientifique occidentale – la suprématie du couple nature/culture – a pris plusieurs siècles et reste encore bien présent. Après Merchant, Karen Warren et Val Plumwood vont approfondir les liens entre l’éthique environnementale et l’oppression des femmes en des « dominations croisées ». Elles espèrent convaincre les féministes de se rallier à l’écoféminisme, ce qui se fera lentement, en passant ici par la dénonciation des effets aliénants de la technique sur les corps, là par le néopaganisme, le communautarisme néo-rural, le lesbianisme, etc.

Catherine Larrère s’attarde ensuite le care, les tâches domestiques, la subsistance – pour reprendre le titre de l’important livre de Maria Mies et Veronika Bennholdt-Thomsen –, les paysannes… « Plutôt que d’offrir le modèle d’une organisation alternative, les expériences sociales écoféministes, ouvrent des possibles. Ceux-ci doivent être étudiés politiquement. » C’est ce qu’elle examine en un chapitre d’une grande richesse : il ne s’agit pas de prendre le pouvoir des hommes, mais d’exprimer sa puissance et de la déployer en mille connexions réelles réseautées. Privilégiant la vie quotidienne comme « terrain de l’action politique, ces mouvements écoféministes s’ancrent dans le local ». Là, l’écoféminisme peut joindre le bio-régionalisme. L’écoféminisme se distingue à la fois de l’essentialisme et du différentialisme, et considère que l’oppression des femmes s’accompagne de la domination de la nature, et que lutter contre la première revient à combattre la seconde. Je pourrais ajouter, me souvenant de Fourier, qui invente le mot « féminisme », que la libération des femmes entraînera celle des hommes.

La Découverte, Repères, 2023
128 p. 11 €