Présidentielles américaines: des primaires interminables mais mobilisatrices
La fin de la saison des primaires aux États-Unis approche. Ce fut une longue campagne, commencée plus tôt qu’à l’habitude (les premiers scrutins ont eu lieu au début du mois de janvier) et s’étendant, pour les démocrates, jusqu’aux tout derniers scrutins. Des mois et des mois de meetings, de débats, d’articles et d’analyses, pour une sorte de premier tour de la présidentielle que beaucoup qualifient d’historique. Aucun sortant ne s’était présenté, la compétition était donc ouverte, dans un camp comme dans l’autre. Au final, John McCain sera le candidat républicain en novembre et sera opposé, selon toute probabilité, à Barack Obama.
Cette élection a provoqué un enthousiasme inhabituel chez les Américains. Les primaires, en particulier dans le camp démocrate, ont mobilisé de nouveaux électeurs (les jeunes, rassemblés autour de la candidature de Barack Obama), et ramené à la politique de nombreuses personnes qui avaient, depuis des années, perdu contact avec elle. La présence d’une femme et d’un candidat noir a renforcé le sentiment que les États-Unis méritent une nouvelle donne, après huit ans de présidence de George W. Bush qui laissent le pays économiquement fragile, impopulaire sur le plan international et confronté à des choix fondamentaux (environnement, protection sociale et santé) sur le plan intérieur.
Alors même que ces dernières semaines, les médias insistaient sur la lassitude grandissante d’un certain nombre de militants face au duel prolongé entre Barack Obama et Hillary Clinton, les électeurs d’États comme la Pennsylvanie, l’Indiana ou la Caroline du Nord affichaient leur enthousiasme à l’idée que, pour une fois, leur voix allait véritablement compter, malgré la date tardive de leurs primaires. Reste à voir si leur motivation survivra aux conventions de cet été et à la campagne présidentielle elle-même, où l’espoir du changement sera confronté au désir de gagner et aux moyens nécessaires pour remporter la victoire.
Renversement des rôles
Le sénateur de l’Arizona et celui de l’Illinois étaient loin d’être donnés gagnants il y a un an. John McCain, 71 ans, soutien du président Bush dans sa politique irakienne, apparaissait alors comme un homme du passé, alors que Mitt Romney, l’ancien gouverneur du Massachusetts, homme d’affaires charismatique au sourire étincelant, incarnait aux yeux de beaucoup l’avenir du parti républicain. Barack Obama avait tout de l’outsider ; jeune, ayant très peu d’expérience politique (il n’est entré au Sénat des États-Unis qu’en 2005), propulsé sur le devant de la scène par son discours à la convention démocrate de 2004, nul ne l’aurait donné gagnant contre Hillary Clinton, forte de ses huit ans d’expérience comme première dame des États-Unis, au cours desquels ses fonctions ont largement dépassé les limites du protocole.
Ces primaires ont donc été des scrutins-balançoire, l’un ou l’autre des candidats se retrouvant tour à tour en marche vers le succès, pour être bien vite jeté sur le bas-côté par ses opposants. Il y a eu la victoire surprise de Mike Huckabee dans l’Iowa, la campagne avortée de Rudy Giuliani et, bien entendu, le duel Clinton-Obama. Les challengers sont devenus favoris, et vice versa. Cela a donné lieu à des changements de stratégie – John McCain « recentrant » sa campagne vers la droite, Hillary Clinton devenant de plus en plus agressive – aux effets parfois étranges. On a ainsi vu Hillary Clinton se « masculiniser » toujours davantage, alors que Barack Obama se voyait critiqué pour ses performances médiocres au bowling. John McCain, lui, a peaufiné son image d’homme d’État, se rendant en Irak et en Europe pour montrer au monde, et aux électeurs américains, qu’il avait l’étoffe d’un président.
Une femme, un Noir, un candidat âgé. Quel a été l’impact de ces caractéristiques sur la campagne ? Le qualificatif « historique » a été maintes fois appliqué aux primaires démocrates, mais les candidats ont plutôt essayé de gommer les questions de gender et de race pour insister sur leur capacité à rassembler l’électorat. Barack Obama a ainsi vivement réagi aux propos de Bill Clinton comparant sa victoire en Caroline du Sud à celle de Jesse Jackson en 1988, sous-entendant par là que le candidat noir était aussi le candidat des Noirs, et Hillary Clinton n’a cessé d’affirmer qu’elle serait prête, dès le tout premier jour (from day one), à prendre en charge les États-Unis et le monde. Cela dit, le fait qu’une femme et un Noir soient candidats à la nomination du parti démocrate a certainement joué dans le regain d’enthousiasme pour la politique qu’ont fait naître ces primaires, en particulier chez les jeunes, mais aussi chez certains, membres de la classe moyenne inférieure, qui ne s’étaient guère reconnus dans le candidat John Kerry en 2004.
Unis, nous vaincrons
L’une des questions posées au cours de ces primaires a été celle de l’union. Quel est le candidat qui saura le mieux unir son parti pour remporter la présidentielle ? Oui, car dans la fougue des primaires, dans le suspense du duel Obama-Clinton, on a parfois tendance à oublier que l’élection, la vraie, se déroulera en novembre. La question de l’« éligibilité » (electability), la crédibilité d’un candidat lors de l’élection, est toujours sur la table pour les démocrates, quand elle semble avoir été résolue chez les républicains. Mais certaines questions demeurent : McCain parviendra-t-il à rallier à sa cause les religieux conservateurs qui le détestent pour ses positions sur l’immigration et les « valeurs » ? Barack Obama a récemment fait circuler une brochure où on le voit parler devant une immense croix lumineuse. Il y insiste sur la foi qui le guide à chaque étape de sa vie ; un tel message est évidemment destiné aux démocrates religieux, mais aussi – pourquoi pas ? – à certains électeurs évangéliques qui pourraient faire passer les convictions religieuses avant les motivations politiques dans leur choix d’un candidat. Bien évidemment, le fait qu’une association nationale de défense du droit à l’avortement vienne d’apporter son soutien à Obama risque de compromettre quelque peu cette stratégie…
L’« union plus parfaite » dont parlaient les pères fondateurs de la république américaine doit donc se faire dans chaque parti, mais aussi au-delà des limites des partis ; le candidat doit créer autour de lui la coalition qui lui donnera la victoire. Un des traits caractéristiques des primaires est qu’elles sont vouées à être oubliées. Toute la passion, les conflits et les débats que l’on a observés au cours des derniers mois devront être détruits, remisés, néantisés, à partir du mois d’août, au plus tard. Bien sûr, il en restera toujours quelque chose, mais dans le processus idéal des élections américaines, il faudrait que les électeurs de chaque parti fassent table rase de ce qu’ils ont pu dire ou penser au cours de ces primaires, pour se rassembler derrière le candidat majoritaire.
Ce processus, nécessaire au bon déroulement de la campagne présidentielle, reste la grande inconnue, en particulier dans le camp démocrate. La polarisation croissante des électeurs d’Obama et de Clinton pourrait remettre en question l’unité de l’électorat du parti, et le résultat des élections de novembre.
Garde-moi de mes amis…
L’« ennemi intérieur », contre lequel les candidats des primaires doivent se battre, est parfois plus proche qu’on ne le croit. Ce peut être un président en exercice, un ancien président, l’homme qui a baptisé vos enfants. John McCain a eu à cœur de prendre ses distances vis-à-vis de George W. Bush ; pour ne prendre qu’un exemple, il s’est fortement engagé en faveur de l’environnement (tout en souhaitant faire baisser le prix de l’essence à la pompe) et a rapidement reçu le soutien du populaire gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger. En ce qui concerne Hillary, après les propos de Bill Clinton en Caroline du Sud, elle a souhaité que son mari prenne ses distances vis-à-vis de la campagne. Si l’on parlait « des » Clinton au mois de janvier, bien vite l’ancien président s’est trouvé cantonné au rôle d’époux fidèle et de soutien de la candidate. Barack Obama, lui, a dû faire face aux discours de son pasteur, Jeremiah Wright, qui s’est invité dans la campagne et a renforcé les accusations d’antipatriotisme à l’encontre du candidat. La question de la race, souterraine durant les premiers mois, a surgi dans la campagne et obligé le sénateur de l’Illinois à se positionner, ce qu’il a fait dans un premier temps avec son discours de Philadelphie – le seul discours des primaires qui restera dans les mémoires – puis en rompant définitivement avec Wright et ses idées.
Le paradoxe des primaires est donc que les candidats se trouvent obligés de se battre contre leurs proches. Barack Obama et Hillary Clinton ont certes des programmes différents, notamment en ce qui concerne l’assurance maladie et la gestion de la crise pétrolière, mais ils se rejoignent sur les fondamentaux. C’est pour cette raison que les primaires peuvent devenir violentes. Les différences sur le plan politique étant minimes, les attaques personnelles viennent souvent les remplacer. On découvrira à la rentrée si Hillary Clinton a renforcé ou affaibli le candidat Obama au cours de ces derniers mois.
Répétition générale
Que nous apprend cette campagne des primaires sur ce qui va compter en novembre ? Il semble que le centre de gravité politique aux États-Unis se soit déplacé vers le centre, après huit ans de présidence de George W. Bush. L’économie est actuellement la préoccupation principale des Américains et la thématique des « valeurs », si présente en 2004, est passée en coulisses. Si cette hiérarchie se maintient, les démocrates pourront faire campagne sur leurs points forts – la protection sociale, la gestion de la crise immobilière, l’environnement… Barack Obama et John McCain sont tous deux populaires auprès des électeurs indépendants, et ce groupe, plus que les fondamentalistes religieux, risque fort d’être la clé de l’élection. Les deux candidats, du moins pour l’instant, semblent vouloir éviter une campagne trop négative. Ils ont ainsi mis en garde les « groupes 527 », ces associations indépendantes qui n’ont pas le droit de soutenir officiellement un candidat mais se sont illustrées dans les précédentes élections par la violence de leurs spots électoraux, essayant d’attirer les financements vers la campagne officielle plutôt que vers les marges.
Les value voters (électeurs pour qui les « valeurs » sont la chose la plus importante) sont aussi des valued voters (des électeurs précieux) et ils demeurent un enjeu pour la prochaine présidentielle. Aux États-Unis, il est important de pouvoir se reconnaître dans un candidat, d’élire quelqu’un qui partage votre point de vue sur des questions qui ne sont pas nécessairement politiques. En 2008, avec la crise économique, la crise immobilière et la crise pétrolière, il est possible que cette spécificité s’atténue, pour donner naissance à une campagne plus politique, axée sur les besoins plutôt que sur les représentations. Mais avec un candidat noir et un vétéran de la guerre du Viêt Nam en lice, les symboles ont encore de beaux jours devant eux.