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Notes de lecture

Dans le même numéro

Job ou le problème du mal de Alain Houziaux

Un éloge de l’absurde

décembre 2020

Job considère que Dieu est l’auteur du mal, ce qui n’est pas exceptionnel dans la Bible, et ailleurs. Mais la question ici n’est pas « Pourquoi y a-t-il du mal ? » – les explications ne manquent pas et Alain Houziaux les passe en revue, comme Job réfute toutes les explications présentées par ses amis. La question est « Pourquoi il y a du mal pour rien, absurde ? »

En suivant l’exégèse actuelle du livre de Job, Alain Houziaux distingue trois parties, de plumes et d’inspirations différentes : le Prologue, la confrontation entre Job et ses amis, le discours de Dieu. Ces trois morceaux spécifiques concourent pourtant à mettre en relief l’absurdité du monde et à faire consentir Job à un Dieu totalement autre que celui de son judaïsme traditionnel et déroutant pour toutes les représentations des religions abrahamiques.

Le Prologue met en scène, mais sur une autre scène que celle que peut connaître Job, Satan et Dieu, qui conviennent d’une sorte de défi au sujet de ce juste, sans qu’il n’en sache rien. Ce qui commande le destin de Job se passe ailleurs et il n’y peut rien. Ce qui positionne Dieu comme l’absolument silencieux, inconnaissable, radicalement autre. Quant au rapport entre le Satan, qui est le bras armé contre Job, et Dieu, qui lui donne la liberté d’éprouver Job, il ne sera pleinement intelligible que lors du discours final de Dieu. Mais ce qu’Alain Houziaux fait ressortir est l’absurdité, que Job accepte, dans laquelle il se trouve, illustrée par cette phrase de Kierkegaard : « L’absurde est le critère négatif de ce qui est plus haut que l’intelligence humaine. » Ce qui contredit nos schémas, représentations, théories, dogmatismes humains ne sont que les nôtres et la souffrance, le mal, les contradictions dans lesquelles nous nous débattons sont de notre côté.

Job présente une personnalité marquée par une forme d’anarchisme, un besoin de vengeance, voire un délire de persécution. Ainsi, Job vit une sorte de « cauchemar où se mêlent fantasmes, délires et hallucinations. Ce pont est fondamental pour comprendre la nature du Dieu de Job. Il est le vecteur d’un destin implacable, arbitraire et aveugle qui “retourne sa veste” sans qu’on sache bien pourquoi  ». Car là est et sera le scandale jusqu’au bout que Job est un « juste souffrant », ce qui contredit tout ce que l’on croit de Dieu. L’angoisse de Job n’a rien à voir avec celle des psychanalystes, elle est le sentiment de l’absurde car, à certaines questions, il n’y a pas et ne peut y avoir de réponses. Comme Dieu se tait et ne peut que se taire car il n’est pas celui que l’on croit, il a lui-même les attributs de l’absurde : « injuste, inconséquent, incompréhensible » (Albert Camus).

Job considère que Dieu est l’auteur du mal, ce qui n’est pas exceptionnel dans la Bible, et ailleurs. Mais la question ici n’est pas « Pourquoi y a-t-il du mal ? » – les explications ne manquent pas et Alain Houziaux les passe en revue, comme Job réfute toutes les explications présentées par ses amis. La question est « Pourquoi il y a du mal pour rien, absurde ? » Il n’y a pas de mal en soi, il suffit de regarder ce qui se passe dans la nature et le monde. Le mal est une manière de penser (Spinoza), c’est à quoi nous ne consentons pas ou, comme le résume Paul Ricœur : « Le mal, c’est ce qui est et ne devrait pas être, mais dont nous ne pouvons pas dire pourquoi cela est. » Job l’attribue dans la mesure même où il n’y a pas d’explication. Dieu est absconditus, caché, tout-autre, tout autre que tout-autre. Il est le nom de l’Ailleurs, il désigne le « hors-champ » qui échappe à notre entendement, à notre connaissance, à notre intelligence, notre intuition, notre imagination. Job dira qu’il n’a qu’une chose à faire, c’est de mettre la main sur sa bouche et ne plus parler. Notre compréhension est « stupide ». Cette idée, ou sentiment, que nous sommes le jouet de forces obscures est très partagée dans l’humanité, y compris aujourd’hui dans notre société évoluée et dont le Dieu auteur du mal n’a pas disparu.

Mais pourquoi Job, et d’autres après lui, font-ils le « saut de la foi », en croyant que c’est Dieu qui leur inflige leurs souffrances et dispose le monde comme il est disposé, « pour rien » ? Buter sur un paradoxe, une contradiction, une aporie – et tels se présentent le mal et même le monde tout entier – génère, au moins chez Job, l’idée d’une transcendance, d’une verticale selon une expression favorite d’Alain Houziaux qui cite ici Simone Weil. Job confesse Dieu comme l’explication de l’inexplicable, le juste souffrant. L’inexplicable n’est pas expliqué mais il est rapporté à Dieu. L’auteur a cette formule très lumineuse que la Transcendance est instituée par « paradoxalité instauratrice ». Ou encore cette autre formule audacieuse : « Instituer Dieu, c’est L’ériger en tant que Principe de l’absurde. »

Dans le livre de Job, Dieu se tait jusqu’au moment où il reprend la main. Pour dire quoi ? Non pour se justifier, pour donner une explication, mais pour développer une vision d’histoire naturelle, selon l’expression de René Girard qui voit bien que ces chapitres parlent d’astronomie, de météorologie, de zoologie avec pour finir Béhémoth et Léviathan, sortes d’animaux mythiques, images également du danger et du malheur. Il n’est pas difficile alors de rapprocher ces deux vedettes du Satan du Prologue. Ce monde chaotique, qu’Alain Houziaux met en perspective avec le jardin d’Éden, échappe aux notions de bien et mal, celles-ci n’étant venues précisément que lorsqu’Adam et Ève eurent transgressé l’interdiction de parvenir à la connaissance réservée à Dieu.

Job peut alors affirmer qu’il a « vu » Dieu, après ce parcours souffrant et énigmatique. Renonçant à toutes ses idées, il voit le monde dans la lumière de Dieu, monde sans sens, sans signification mais sublime et par conséquent merveilleux, beau, miraculeux. Car Job, selon Alain Houziaux, consent à la Nécessité, à un certain anarchisme, à l’arbitraire et à un Dieu « pour rien ». « Pour rien » prend différentes acceptions : sans espoir de récompense évidemment, sans attendre que Dieu soit ceci ou cela, en le servant gratuitement. Et pourtant, Job croit que Dieu existe, de façon inconditionnelle, parce que c’est comme cela, le monde et donc Dieu aussi. Cela ouvre à un art de vivre que Dieu enseigne à Job : l’humour, l’amour de la vie et pour la vie, l’humilité et la modestie.

Alain Houziaux trouve dans sa tradition protestante une possibilité de rejoindre l’expérience de Job, la célèbre sola gratia, dont il parle de façon magnifique à la fin du livre : « Le monde est pour rien, mais il est aussi élan vers le Pour rien. Le monde chante la gloire du Pour rien ; il chante Dieu qui est, sur le monde, la lumière, la parole, la grâce, la bénédiction, la donation du pour rien. Dieu est lui-même le Pour rien, la Source du pour rien qui déverse ce pour rien sur le monde, qui en fait la loi de vérité du monde, qui en fait, si l’on peut dire, le sens du monde. » On peut trouver chez un auteur catholique, certes métaphysicien original, un écho à ce que développe Alain Houziaux. Ce que Stanislas Breton appelle « le Rien par excès », qui lui est imposé par la méditation du néoplatonisme et de la Croix. Comme le comédien engendre tous les personnages qu’il joue, mais n’en est aucun, Dieu nous échappe sans cesse, mais engendre ce qui n’est pas lui, toutes les objectivations mondaines, et donc aussi religieuses. C’est donc un Rien par excès, contrairement au rien par défaut, telles que sont toutes les puissances qui se disputent le monde. La pensée de Stanislas Breton rejoint la nécessité pour Job de renoncer à toute représentation de Dieu et de se situer au-delà de tout principe de raison comme de toute cause, y compris la causa sui spinoziste. Pour autant, le Rien par excès n’est pas pensé comme engendrant l’absurde, mais comme l’écart radical, la prise de distance absolue, l’inatteignable, qui nous laisse la liberté de penser et d’agir. Ces réflexions n’ont d’autre but que de souligner la richesse de l’analyse d’Alain Houziaux qui peut nous faire partir dans différentes directions sans trahir le livre de Job, si particulier dans le corpus biblique.

Éditions du Cerf, 2020
240 p. 18 €

Henri-Jacques Stiker

Henri-Jacques Stiker est un philosophe, historien et anthropologue qui est spécialisé dans le handicap et sa sociologie. Il est actuellement directeur de recherche au laboratoire « identités, cultures, territoires » de l’université Paris VII et président de l’ALTER.

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