Comment bifurquer. Les principes de la planification écologique de Cédric Durand et Razmig Keucheyan


Dans le vocabulaire de l’écologie politique, la bifurcation remplace de plus en plus souvent une transition, associée à la croissance « verte » ou à la seule adaptation au changement climatique. Dans leur ouvrage, l’économiste Cédric Durand et le sociologue Razmig Keucheyan envisagent la bifurcation comme une transformation des modes de production. Pour opérer un changement aussi radical et prendre en charge de lourds investissements transitionnels, les auteurs appellent à une re-politisation de l’économie. L’enjeu est de « reprendre le contrôle » en mesurant correctement les effets de la consommation et de la production au sein des écosystèmes, ce qui impose de renouveler nos moyens de connaissance du monde.

La planification s’inscrit dans une durée qui n’est pas celle des crises économiques, des guerres et des pandémies, même si ce sont des moments cruciaux de politisation des besoins sociaux par-delà leur coût économique. La maîtrise politique de l’avenir renvoie à une ère de l’organisation économique, sociale et politique que les auteurs appellent « capitalocène », liée au mode de production capitaliste.

Les auteurs replacent ainsi l’action publique au cœur de l’écologie politique en adoptant une lecture marxiste. Ils s’inspirent autant des formes de socialisation que sont les organisations politiques et sociales que des formes coopératives de consommation. La conscience des limites planétaires leur permet en effet d’envisager une expression non marchande des besoins, une planification dissociée du productivisme et des alliances à former contre l’exploitation de la nature et des humains. Mais comment passer d’une expression individuelle à des besoins universalisables à l’échelle macrosociale sans effacer les socialisations réelles ?

La bifurcation dessine une piste parmi des futurs possibles et pose une question éminemment politique, et non seulement technique, dans l’organisation sociale d’un avenir écologique. Cédric Durand et Razmig Keucheyan y répondent par des utopies institutionnelles. Ils se démarquent ainsi des « utopies réelles » proposées par Erik Olin Wright, trop « microsociologiques » pour les auteurs, soucieux d’élaborer les voies d’une bifurcation globale et systémique.

Cette dernière repose sur une délibération sociale organisée en plusieurs phases et scénarios de transition à l’occasion desquels il faut penser l’implication citoyenne. Un gouvernement des besoins – plutôt que le calcul d’optimisation – exige en effet de repenser le temps et les institutions du politique. Dans cette utopie, des commissions de post-croissance, inspirées de la planification française d’après-guerre, travaillent aux côtés des services publics et au sein d’un constitutionnalisme écologique qui vise à inscrire les principes de la planification dans la durée tout en liant les capacités humaines à la conscience des générations futures.

Ces utopies institutionnelles sont cumulatives au sein d’une organisation démocratique fédérative, suppléant le marché mais augmentant aussi l’approche économique ou socialiste en liant la représentation, l’expertise, la participation, la délibération (en particulier les conventions citoyennes) et les expérimentations politiques autonomes des zones à défendre. La voie de l’intégration fédérative des pratiques démocratiques permet de penser « une politique des besoins ».

De fait, le fédéralisme comme le constitutionnalisme sont des limites historiques à la centralisation du pouvoir d’État. Or, même en la reliant à la diversité des initiatives locales, les auteurs ne parviennent pas tout à fait à sortir la planification de son horizon étatique et centralisé ni à évacuer ses risques autoritaires ou en tout cas de dépolitisation. En témoigne l’usage, tempéré mais également relativisé, du cas chinois, ainsi que l’inspiration schmittienne de leur fédéralisme.

Une telle approche démocratique est dès lors posée en surplomb de l’expérience et des imaginaires qui peuvent nourrir les utopies de la bifurcation. Chez Cédric Durand et Razmig Keucheyan, la diversité des pratiques écologiques sert avant tout à enrichir voire à « soutenir » un processus centralisé, comme devraient le faire les classes populaires dans une économie de l’information plus juste. Il s’agit alors de viser une hégémonie écosocialiste au sein de l’État face aux reconfigurations des classes dans le capitalocène qu’impliquent l’extractivisme historique et l’exploitation en général. Si la comptabilité écosystémique et une meilleure connaissance de nos interdépendances semblent inévitables pour envisager la transition, de même que le fédéralisme institutionnel et la délibération organisée en son sein, le calcul ne peut-il pas s’enrichir encore d’autres imaginaires, d’autres récits et d’autres pratiques de notre organisation politique et sociale ? L’enjeu fédératif reste alors ouvert.

La Découverte, 2024
256 p. 20,50 €