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Notes de lecture

Dans le même numéro

Devant le procès

juil./août 2022

Yannick Haenel relate les deux mois et demi du procès des attentats des 7 et 9 janvier 2015. L’ouvrage, soucieux d’accorder la plus grande place à la parole des survivants, propose une réflexion profonde et spirituelle sur le travail de justice et sur ce que peut la littérature face aux tragédies.

Le dessinateur Riss, l’un des rescapés de l’attentat du 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo, lors duquel douze personnes dont huit membres de sa rédaction ont été assassinées, avait demandé à l’écrivain Yannick Haenel de suivre, pour en assurer la chronique quotidienne pour le journal, le procès qui s’est ouvert le 2 septembre 2020 devant la cour d’assises de Paris spécialement composée. Devaient y comparaître quatorze personnes accusées de complicité et/ou d’association de malfaiteurs terroriste, en lien d’une part, avec l’attentat des frères Kouachi contre le journal satirique, d’autre part avec ceux commis par Coulibaly respectivement, le même jour, à Montrouge contre une femme, officier de police, et, le lendemain, contre le supermarché parisien Hyper Cacher, la policière de Montrouge et quatre personnes présentes dans le magasin ayant été abattues lors de ces deux dernières attaques.

Yannick Haenel pense d’abord refuser, estimant qu’un écrivain « ne va pas dans un tribunal ». L’insistance de Riss, le souvenir de la parabole « Devant la loi » relatée par Kafka dans Le Procès et, après sa relecture, le constat que contrairement à ce qu’il pensait, la porte de la loi est ouverte et non fermée, laissant entrevoir la lumière, le persuadent d’accepter. Chaque jour, pendant les deux mois et demi que dure le procès, il prend avec lui quelques talismans (Hegel, Dostoïevski, Simone Weil et Kafka) pour s’aider à penser, « endurer la tragédie et résister aux ténèbres ». Il lui faut inventer une parole, l’écriture. Et être « à la hauteur  » – des morts, des familles et amis endeuillés, des survivants. Pour ne pas laisser le mal tout absorber, il se fixe comme mantra de donner à entendre ce que Hegel désigne comme « ce battement du cœur pour le bien-être de l’humanité ». Il se doit d’être faible, de s’affaiblir chaque jour un peu plus, pour mieux entendre ces parcelles de vérité qui émergent des audiences ; la justice est un « pays du récit ». « Seul le cassé peut raconter le cassé, la puissance ne peut pas témoigner. […] Si ta parole n’est pas cassée, tu n’as pas le droit de parler », lui confiera plus tard Delphine Horvilleur1. Certains jours, pourtant, comme ce 7 septembre 2020, où sont diffusées les images de la tuerie dans les locaux de Charlie Hebdo, « la violence paralyse le langage et ridiculise les mots […]. Parfois, écrit Haenel, la précision est obscène ». Mieux vaut alors « se taire et s’accorder au silence qui s’ouvre en nous face à ce qu’il y a de plus terrible ».

Notre solitude, publié plusieurs mois après la fin du procès, n’est pas la compilation des chroniques judiciaires écrites au cours de celui-ci, mais une réflexion d’une rare intensité et d’une haute spiritualité sur l’œuvre de justice et sur ce que peut la littérature pour les morts et pour les survivants. C’est aussi la relation de cette confrontation avec la mort qu’ont vécue les rescapés des attentats. C’est ainsi « en témoin des témoins » que se pose l’auteur, pour lequel la littérature consiste précisément à rapporter la parole de ces derniers2, mais aussi « à écouter les morts, cette éthique du silence  ».

Dans une société où écouter les autres et dialoguer avec qui pense différemment semble de plus en plus compliqué, la cour d’assises apparaît à l’auteur comme l’un des rares endroits où les paroles des parties civiles, des accusés, des témoins et des magistrats s’échangent et se répondent, dans le respect de la contradiction, à la recherche de la vérité judiciaire. Le procès, selon Haenel, est un « effort de mémoire  ». Ceux qui y assistent et qui n’étaient pas à l’intérieur doivent « se risquer dans ces régions où l’invivable défie les vivants », même si « nul ne peut se mettre à la place de celui ou celle qui est revenu de la mort ». Telle la dessinatrice Coco, qui revivant devant la cour, agenouillée et les mains sur la tête, son face-à-face avec les Kouachi, pointant sur elle leur kalachnikov, révèle avoir alors pensé « mourir exécutée ». Elle dit avoir été déchirée entre vivre, si elle donnait le code permettant d’accéder à la salle de rédaction aux frères Kouachi, ou mourir. « Culpabilité ou mort. Existe-t-il un choix qui soit pire ? », se demande Haenel. Selon lui, « la survie est le nom le plus extrême de la solitude ». À la barre, Coco s’est finalement relevée pour déclarer fièrement : « Ce n’est pas moi la coupable là-dedans, les seuls coupables ce sont les Kouachi et leurs complices et ceux qui les ont aidés et même dans la société ceux qui baissent leur froc devant l’idéologie islamiste.  » Coco, Riss, Sigolène Vinson, Simon Fieschi refusent d’être qualifiés et enfermés dans le statut de « victimes », terme qu’ils ont en horreur. Ils revendiquent le titre de « survivants », de « rescapés ». Simon Fieschi dit qu’avoir survécu à l’attentat l’oblige et qu’il refuse d’offrir sa douleur, trop intime pour être exhibée, à ceux qui la lui ont causée : lorsqu’il est entendu à l’audience, il se borne à la description froide et clinique des blessures que causent les armes de guerre, utilisées par les terroristes. À ses yeux, « la seule question politique qui vaille consiste à trouver comment sortir de la violence ». Riss, lui, assure que ceux de Charlie qui ont échappé à la mort sont des « innocents », façon pour lui de souligner que la rédaction, pour laquelle la liberté d’expression est fondamentale, n’était en rien coupable.

La barre où les témoins viennent déposer, cet espace vide autour duquel s’organise la cour, s’apparente selon l’auteur au mundus des villes antiques : c’est de cette place que les vivants communiquent avec les morts ; venir y témoigner constitue une « épreuve spirituelle ». La présence à la barre de Zarie Sibony – que les balles de Coulibaly n’ont pas réussi à toucher dans l’Hyper Cacher (« Tu n’es pas encore morte, toi ? », lui répétait Coulibaly, qui ne comprenait pas que la mort n’ait pas de prise sur elle), venue raconter ses quatre heures de combat avec le mal dans ce « boyau de l’enfer » qu’était devenu le supermarché – fut ainsi pour tous ceux qui assistaient à l’audience, un moment de grâce, comme il s’en produit rarement devant les cours d’assises. En faisant le lien entre les gens d’en bas (ceux cachés dans la chambre froide du sous-sol, dont elle taira la présence face à Coulibaly) et les morts d’en haut, en dépassant l’horreur de la tuerie, Zarie Sibony réussit à « remettre du sacré pour chacun » dans ce qui avait été profané. Elle incarne, nous dit Haenel, cet « être parfaitement pur » que décrit Simone Weil dans les Cahiers de New York, sur lequel le mal tombe « qui le subit et le détruit ».

Juger équitablement se révèle un véritable défi : « Personne ne sait comment il faut régler son regard sur les autres hommes pour être juste ; il faudrait être un saint pour juger en toute innocence », selon l’auteur. Celui-ci observe et écoute les accusés, enfermés dans cette « cage » qu’est le box vitré de la salle d’audience où ils sont enfermés et depuis lequel ils assistent et participent au débat judiciaire. Ils sont « soumis au vide et attendent. […] Derrière un tel vide s’accumulent des immensités de violence. Il n’y a pas dans leur vie que la parole qui manque, il y a l’existence même », observe Yannick Haenel. Et ils expriment, quoi qu’ils disent, « une vérité sur la nature de leur absorption par le mal ». À ceux-ci comme à tous ceux présents dans l’enceinte de la cour, le procès aura posé « la question de leur place dans l’humanité ».

En lisant Haenel, on pense à ce qu’écrit Kafka de la littérature qui, pour lui, est « comme une prière, une main tendue dans l’obscurité qui veut saisir une part de grâce pour se muer en une main qui donne  ». Prier, dit encore Kafka, c’est « se jeter dans cet arc de lumière transfigurante qui va de ce qui passe à ce qui advient, c’est se fondre en lui afin de loger son infinie lumière dans ce fragile petit berceau de l’existence individuelle3 ».

  • 1. Delphine Horvilleur et Stéphane Habib, « La justice est le pays du récit. Grand entretien avec Yannick Haenel », Tenou’a, avril 2021.
  • 2. L’un des précédents ouvrages de Yannick Haenel (Jan Karski, Paris, Gallimard, 2009) atteste de l’importance attachée par l’auteur à la figure du témoin.
  • 3. Gustav Janouch, Conversations avec Kafka, trad. par Bernard Lortholary, Paris, Maurice Nadeau, 1998.

Notre solitude
Yannick Haenel

Les Échappés, 2021
192 p. 18,50 €

Bénédicte Chesnelong

Bénédicte Chesnelong est avocate au barreau de Paris, spécialisée en droit des affaires et droit pénal international. Ayant commencé sa carrière dans le cabinet de Robert Badinter, elle a par la suite travaillé pour la Commission environnement du Parlement européen, le Conseil de l’Europe et les Nations Unies, notamment comme chargée de mission au Kosovo.…

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