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Notes de lecture

Dans le même numéro

Israël. Autopsie d’une gauche (1905-1995) de Steve Jourdin

Préface d’Élie Barnavi

avril 2022

Steve Jourdin, journaliste et docteur en histoire, propose « une histoire politique et sociale » très complète du sionisme socialiste qui a joué un rôle majeur dans la construction et l’affirmation d’Israël. Fondée sur une riche documentation tirée d’archives disponibles, y compris en hébreu, son analyse montre comment la gauche, après avoir tenu une position hégémonique et s’être confondue avec l’État d’Israël, a décliné à partir de la fin des années 1960 avant de s’effondrer. À cet égard, l’assassinat de Yitzhak Rabin a valeur de symbole. La démonstration se développe selon une chronologie qui conduit l’auteur à décrire successivement les origines du socialisme israélien (1905-1948), l’État d’Israël des sionistes socialistes, puis cette période de transition qui s’opère entre 1965 et 1977, avant de constater l’effondrement de la « galaxie travailliste » avant même l’arrivée au pouvoir de Benyamin Netanyahou. Steve Jourdin arrête son étude à 1995 : la période suivante, après le dernier gouvernement travailliste d’Ehud Barak, ne fait que confirmer son analyse. En fait, par-delà l’histoire de la montée en puissance de la gauche et son effondrement, c’est toute l’évolution de la politique intérieure israélienne qui est ainsi décrite.

La génération des « pionniers », celle notamment de Ben Gourion, qui arrive en Palestine entre 1904 et 1914 avec la deuxième alya, jouera un rôle essentiel dans l’implantation d’un sionisme socialiste qui, tout en ayant certaines affinités avec le marxisme et les idées de la révolution d’octobre 1917, restera foncièrement pragmatique. Alors même que l’occupation anglaise s’exerce encore, la gauche met en place les kibboutz, des mouvements de jeunes, une presse, mais surtout l’Histadrout, qui a pour vocation de rassembler l’ensemble des travailleurs et contrôle également des unités économiques. Un véritable « proto-État travailliste, laïc, s’inspirant des Lumières  » se met en place.

À la création d’Israël, Ben Gourion remporte largement les élections de 1949 et devient Premier ministre à la tête du Mapaï, le parti des travailleurs. Ce parti, avec 200 000 adhérents, contrôle en fait le pays : c’est l’État-Mapaï. À l’origine de recrutement populaire, il est tenu par une élite ashkénaze qui se recrute par cooptation. Un comité conjoint entre le parti et l’Histadrout, mais aussi, dans l’ombre, une organisation informelle, le Goush, sont en fait les organes dirigeants qui tiennent toutes les institutions du pays. Cette emprise suscite des réactions de la communauté des Juifs orientaux, qui se sentent marginalisés et commencent à contester cet ordre social. Au milieu des années 1960, le consensus national s’effrite et l’hégémonie électorale du Mapaï est menacée.

En 1977, pour la première fois, la droite prend le pouvoir avec Menahem Begin et va s’employer à démanteler la « galaxie travailliste  » : le secteur coopératif de l’Histadrout est liquidé, les kibboutz sont délégitimés et privatisés. Si la gauche revient au pouvoir avec Shimon Pérès en 1984, à la tête d’un gouvernement d’union nationale, les principaux portefeuilles économiques reviennent à des membres du Likoud. Le « programme de 1985 », longtemps négocié et d’inspiration libérale, préparé par des économistes notamment américains, devient la référence de la politique économique, passant ainsi du dirigisme à un libéralisme qui se renforcera au cours des années ultérieures. Le gouvernement Rabin poursuivra cette politique en 1992, avec un nouveau programme de privatisation qui achèvera le démantèlement de l’empire de l’Histadrout, le privant en dix ans de la quasi-totalité de son patrimoine.

Dans le même temps, l’auteur note que les faucons du Parti travailliste s’effacent au profit des colombes, qui se recrutent au sein de la « génération de l’État ». Celle-ci, composée de personnes nées à la fin de la Seconde Guerre mondiale, comme Yossi Beilin ou Haïm Ramon, s’empare du Parti travailliste et de l’Histadrout. Les « nouveaux historiens » réécrivent l’histoire d’Israël ; des mouvements en faveur de la négociation avec les Palestiniens apparaissent, comme La Paix maintenant ; les associations en faveur des droits de l’homme se multiplient. Déjà en 1977, Shimon Pérès avait envisagé un projet d’accord mort-né. Un processus de paix est amorcé avec les accords d’Oslo, tandis que la prospérité économique s’épanouit et que se développe un secteur des technologies de l’information particulièrement performant.

De nombreux facteurs expliquent cet effondrement. Le contexte économique international a changé ; la gauche israélienne a sans doute abusé de son pouvoir et n’a pas su s’attirer le soutien de la grande majorité des Juifs orientaux et même, plus généralement, de la classe moyenne. Tout laisse penser que son retour au pouvoir est problématique. L’arrivée massive de Juifs russes et ukrainiens après l’écroulement de l’URSS, l’échec du processus de paix et la montée en puissance des partis religieux ont joué dans le même sens.

Si l’analyse de l’auteur s’arrête en 1995, il n’empêche que, par-delà son caractère historique, elle contribue à mieux comprendre l’Israël d’aujourd’hui et le déplacement du centre de gravité de sa vie politique vers la droite et l’extrême droite, confirmé par le règne continu de Benyamin Netanyahou de 2009 à 2021. Cet effondrement est-il irréversible ? On peut le penser même si, en politique, rien n’est jamais acquis, ni jamais perdu.

Le Bord de l’eau, 2021
336 p. 24 €

Denis Bauchard

Conseiller pour le Moyen-Orient à l’Institut français de relations internationales (IFRI), ancien diplomate, ancien directeur d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères.

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