Le bleu ne te va pas. Roman de matelots de Judith Schalansky

En filigrane au récit de ces moments d’histoire et sans porter de jugement, Judith Schalansky interroge le regard porté sur certains phénomènes sociaux, le sens de la lutte révolutionnaire, l’avancée des découvertes scientifiques, le statut et le rôle de l’artiste, le sort des filles-mères ou l’affirmation d’une appartenance sexuelle.


Ce premier roman, paru en Allemagne en 2008 et traduit pour la première fois en français, permet d’apprécier les qualités qui, au fil de ses publications, ont fait de Judith Schalansky une autrice internationalement appréciée pour l’originalité de son approche littéraire et la profondeur de ses thématiques, qui, de l’emprise de la mémoire à l’espace étroit entre réalité et fiction en passant par la prégnance de la nostalgie et de la perte, sont toutes ancrées dans l’observation minutieuse d’éléments naturels.

Judith Schalansky, née en 1980 à Greifswald et vivant actuellement à Berlin, se définit comme éditrice, graphiste et écrivaine. Ne concevant pas un livre comme un simple exercice d’écriture, elle attache une importance particulière à l’iconographie, à la maquette et à la mise en page. La couverture de Le bleu ne te va pas, de couleur bleu pâle, est comme traversée par des vagues d’une teinte plus foncée, symbole de la forte présence de la mer dans le récit et du désir de l’héroïne, Jenny, de devenir ma-te-lo-te. L’insertion de photographies en noir et blanc en appui du texte et la mise en italiques de certains mots font aussi penser à W. G. Sebald, dont une citation est en exergue du roman.

L’autrice invite à un voyage qui exige une totale confiance en sa capacité de mener à bon port l’aventure. À une structure narrative très élaborée répond une errance faite de digressions dans des lieux pluriels et à différentes époques. Ce ballottement, qui n’est pas sans rappeler le tangage de bateaux sur la mer ou le roulis des vagues, favorise l’émergence d’un espace de liberté où chacun peut inscrire ses propres souvenirs et imaginer des fragments de vie. Six chapitres composent le récit, désignant Jenny en alternance par elle ou je. Chacun voisine autour d’une vingtaine de pages et compte de trois à huit photos.

Les chapitres impairs situent l’enfant Jenny dans son environnement géographique (l’Achterwasser, l’île d’Oie, Rügen). La faune et la flore sont décrites avec précision, qu’il s’agisse des pierres d’ambre ou du vol des goélands ; l’impact des conditions climatiques sur la nature est souligné, comme le froid et la neige qui transforment la plage « en un glacier montagneux » et une vague en « un cheval cabré » ; le travail des pêcheurs, les activités des matelots, le contact du corps avec la mer – Jenny apprenant à flotter, un vieil homme nageant toujours plus loin en dépit du danger – inscrivent avec force le récit dans la réalité du moment. Une petite musique poétique se fait ainsi peu à peu entendre au gré de ces pages qui défilent comme autant d’images à préserver. A contrario, le contexte familial de Jenny et ses liens avec des tiers présagent d’un ancrage générationnel vacillant : la mère de Jenny se contente de la déposer chez ses grands-parents et lui révèle en passant que son père ne reviendra plus. Seul le grand-père, professeur de mathématiques, féru de calculs en tous genres, s’efforce de ne pas esquiver ses questions.

Les chapitres pairs, écrits à la première personne du singulier, s’attachent à tout ce qui se joue dans l’ombre, entre la permanence de la nature et le tâtonnement de la transmission. Pour tenter de s’inscrire dans sa propre histoire, la narratrice part à la rencontre d’autres sagas, plonge dans des événements passés, redonne vie à des personnages historiques, se promène dans le temps et dans l’espace. Judith Schalansky raconte ainsi la Russie avec les figures du tzar, du tzarévitch Aliocha, de tous les Romanov disparus et y glisse en contrepoint celle de Sergueï Eisenstein et de son Potemkine. Elle se rend ensuite en Amérique, à Coney Island, à Harlem, à Brooklyn et, prenant prétexte d’un appareil photo, retrouve Claude Cahun, née Lucy Schwob, surréaliste. Elle revient sur la naissance à Greifswald de Wolfgang, fils illégitime qui, sous le nom de Koeppen, est reconnu comme l’un des meilleurs écrivains allemands de l’après-guerre pour sa lecture de la société de l’époque. Son dernier arrêt la propulse dans le ciel avec le développement de l’aéronautique, les premières montgolfières et le dirigeable Zeppelin. Des photos d’époque accompagnent ces récits, tout comme des photos de Jenny et de paysages illustraient son enfance.

En filigrane au récit de ces moments d’histoire et sans porter de jugement, Judith Schalansky interroge le regard porté sur certains phénomènes sociaux, le sens de la lutte révolutionnaire, l’avancée des découvertes scientifiques, le statut et le rôle de l’artiste, le sort des filles-mères ou l’affirmation d’une appartenance sexuelle. Elle s’attache à créer des ponts entre les personnages et les lieux : ainsi, Wolfgang Koeppen voit le film Potemkine à Berlin avant de se rendre dans un café d’immigrés, pense à sa vision du communisme en se tenant sur l’escalier du port d’Odessa, choisit de retourner dans sa ville natale et, lors d’une escale de l’avion qui le mène d’Amsterdam à Singapour, « voudrait s’allonger par terre et voir l’avion s’envoler avec ses lumières rouges qui clignotent ».

À aucun moment, cependant, la narratrice n’abandonne les éléments qui ont bercé son enfance : la couleur bleue est toujours présente sous la forme d’un parapluie, d’un pull, de salopettes, d’électriciens en bleu de travail. Les matelots font partie de son univers, ceux du Cuirassé Potemkine, ceux qui, à Chelsea, sont parés des atours de toutes les marines nationales, mais aussi ceux qui hissent les bateaux dans les airs quand le premier vaisseau aérien de la marine est prêt au départ. Des allusions à la mère ou au grand-père ainsi qu’aux projets de recherche ou de thèse à l’origine de certains déplacements se glissent dans le récit.

« Tout est possible. Ce n’est pas moi qui voyage, ce n’est pas moi qui bouge, mais tout le reste autour de moi. » Il ne s’agit que de solitude à surmonter, de liberté à conquérir, de pays à définir, de terre ferme où se poser avant d’être appelé, plus loin, encore et toujours.

Ypsilon, 2025
144 p. 17 €