Les Contemplations illustrées par les débuts de la photographie (1826-1910), de Victor Hugo
En exil à Jersey, toujours transpercé par la mort, dix ans plus tôt, de sa fille aînée Léopoldine, Victor Hugo se lance en 1853 dans la composition des Contemplations. Le poète et son entourage s’intéressent alors de près aux images « peintes par le soleil ». Ce monument de la poésie est désormais illustré par les plus belles œuvres des débuts de la photographie.
C’est doublement blessé que Victor Hugo a pris ses quartiers d’exil à Jersey en 1852. L’écrivain s’était vite imposé comme un des chefs de file du romantisme en poésie et au théâtre. Pensionné à 20 ans par Louis XVIII pour ses premières Odes en 1822, dramaturge révolutionnant le théâtre à 28 ans avec Hernani, dont la première à la Comédie française, en février 1830 déclencha la « bataille » que l’on sait, romancier à succès avec Notre-Dame de Paris l’année suivante, élu à l’Académie française en 1841 et donc « Immortel » à 39 ans, tout lui réussissait, même les polémiques et les interdictions. Le train de la notoriété, de la reconnaissance et de l’influence roulait à pleine vitesse. Et depuis 1833, l’écrivain avait trouvé en Juliette Drouet son âme sœur – une passion extraconjugale qui résistera à toutes les turbulences, politiques et affectives de cet homme brûlant de désir, jusqu’à sa mort en 1883 (il ne lui survivra que deux ans). Rien ne semblait pouvoir faire obstacle ni à son ambition ni à son bonheur.
Quand Hugo devient en 1845 « pair de France », siégeant à la Chambre haute de la monarchie de Juillet, avant d’être élu, trois ans plus tard, député de la toute jeune IIe République, il se sent déjà intimement ravagé. Le mariage de son aînée, Léopoldine, avait été pour lui un premier arrachement, le 15 février 1843 : « Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui », notait-il dans un court poème écrit pour elle le jour de ses noces. Il aurait certainement surmonté cette séparation si le 4 septembre suivant, elle ne s’était noyée avec son époux dans la Seine. Un stupide accident. Sa fille chérie, sa complice à bien des égards, n’avait que 19 ans. Hugo, qui était en voyage, ne l’apprit que trois jours après, en lisant le journal. L’enterrement eut lieu sans lui.
Atteint au plus intime, il ne parviendra pas à aller visiter sa tombe avant 1846. Cette année-là, Juliette perd sa fille Claire, qu’elle avait eue avec le sculpteur James Pradier, emportée par la tuberculose. Juliette, effondrée, est incapable d’assister aux obsèques, Hugo mène le cortège avec Pradier… La mort de Claire qui n’avait, elle aussi, que 19 ans, lui ouvre l’accès au deuil de sa propre fille. Il trouve dès lors la force de visiter la tombe de Léopoldine. Mais la déchirure de son absence ne se réparera pas.
La seconde blessure, c’est celle de la proscription en janvier 1852, pour avoir tenté de résister au coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte, le 2 décembre 1851. Il a fui à Bruxelles dès le 11, Juliette l’y a rejoint le 12, avec une malle remplie de ses manuscrits (dont une partie des poèmes que Hugo réunira dans Les Contemplations). Devenu indésirable en Belgique pour avoir signé le pamphlet Napoléon le Petit, il part pour Jersey. Mais il persiste et signe en publiant Les Châtiments, un recueil de poèmes satiriques qui dit tout son mépris pour le nouvel empereur et sa volonté de voir tomber son régime. Ce coup de patte ne suffira pas, tant s’en faut, à le guérir du mal d’être privé de la France et de ne pouvoir la servir. Commencent pour lui dix-neuf ans d’exil amer.

Les Contemplations se nourrissent de ces deux douleurs qui se recoupent. Le cœur de ce monument, de cette stèle, c’est le quatrième livre Pauca meae dont le troisième poème (qui suit l’épithalame du 15 février 1843), intitulé « 4 septembre 1843 », n’est qu’une page blanche barrée par une ligne de pointillés. On ne pouvait mieux dire le souffle et la voix coupés par l’impensable catastrophe. « Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes / Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu » écrit-il cinq ans plus tard (Veni, vidi, vixi, daté « avril 1848 »). Il place un peu plus loin, dans l’ouvrage, le long poème À Villequier, daté du 4 septembre 1847, où il évoque sa visite sur la tombe de Léopoldine. « Maintenant, ô mon Dieu ! j’ai ce calme sombre /De pouvoir désormais / Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre / Elle dort à tout jamais. » L’apaisement n’est que relatif : « Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure, / L’instant, pleurs superflus ! / Où je criais : l’enfant que j’avais tout à l’heure, / Quoi donc ! je ne l’ai plus. » Au livre suivant, l’exil se présente sous les mêmes couleurs : « Je suis sur un rocher qu’environne l’eau sombre, / Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé, / Où s’assied, ruisselant le blême naufragé. » Puis : « Tout ce que j’ai rêvé s’est envolé, nuée ! / Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul, / Je regarde tomber l’infini, ce linceul. » (Écrit en 1855, daté « Jersey, janvier 1855 ».)
Le titre, Les Contemplations, ne doit pas induire en erreur. L’écrivain en exil ne vit pas, à Jersey, ce que l’on appelle benoîtement « une vie contemplative », sereine et paisible. L’« album » composé par Hugo – pour reprendre le mot choisi par Florence Naugrette, grande experte de l’œuvre et de la vie du poète – n’est pas une collection de médiations bucoliques, c’est plutôt le récit d’un combat intérieur, d’une quête vertigineuse de sens contre l’absurde et l’injuste. Hugo se débat comme un diable – ou comme un saint – contre l’assaut de la fatalité, il creuse en lui-même, scrute les signes, les traces, interroge les symboles… S’il évoque ici ou là ses amis et ses amours, s’il s’adresse à eux, en eux, derrière eux et au-delà d’eux, c’est le maître de toute vie qu’il cherche, qu’il interpelle, qu’il admoneste ou devant lequel il s’incline.
L’auteur rugit et pleure, s’insurge et espère, se souvient de choses légères et belles, ou s’aventure dans les brumes et les obscurités profondes… Il compose avec tout cela, qu’il met en forme et ordonne minutieusement. Les deux volumes des Contemplations, « Autrefois » et « Aujourd’hui », constituent ensemble un méta-poème, partant du contact avec la nature et des émois anciens qu’il se remémore pour finir dans la cosmologie et la métaphysique. Comme un vrai mystique, il a une si grande conscience de l’immensité de ce à quoi ou à qui il s’adresse ou s’affronte qu’il se garde souvent de le nommer, de sorte que s’il emploie le mot « Dieu », c’est nimbé d’un halo d’inconnaissance.
Dans cette dramaturgie spirituelle, l’humanité compte et chaque relation à son importance. Ô combien ! La chair et les sentiments ne se dissolvent pas dans la métaphysique, ils en sont au contraire la matière, l’organe. La nature également, Hugo la décrit comme un livre dont la lecture nous révèle l’infini, le transcendant, le divin. Il n’est pas loin parfois du Deus sive natura de Spinoza. Le poète confesse une foi sans Église – voire contre l’Église – où s’entrelacent christianisme, ésotérisme et panthéisme. Tous les moyens de recherche sont bons, la promenade, l’art, l’érotisme (discret, dans les Contemplations), le spiritisme, la correspondance… L’œuvre qui en résulte est proprement abyssale, même si l’on doit noter que Hugo, graphomane avéré, n’évite pas, de temps à autre, quelques facilités, mais peu importe, tant le mouvement qu’il engage est ample. On ne cherche pas des puces littéraires dans la crinière d’un lion pareil…
Tandis qu’il se bat, plume à la main, avec lui-même et avec Dieu, à Jersey, cet ogre s’intéresse aux images « peintes par le soleil ». Il est contemporain de leur naissance, puisque c’est en 1826 que Nicéphore Niépce réalise sa première « héliographie », avec une chambre noire, une plaque d’étain sensibilisée au bitume. C’est Le point de vue du Gras(choisi, dans l’édition de Diane de Selliers, pour illustrer le poème À vous qui êtes là). Bientôt, Niépce améliorera son procédé avec Louis Jacques Mandé Daguerre et un peu plus tard, en Angleterre, William Henry Fox Talbot utilisera des sels d’argent puis inventera le négatif sur papier (calotype). Si Hugo s’intéresse vivement à la photographie et à ses usages, il ne la pratique pas lui-même. Il fait cependant construire un atelier où son entourage s’y exerce, en premier lieu son fils Charles, à qui l’on doit le célèbre cliché de 1853 où on voit l’écrivain assis sur le rocher des proscrits (illustration de Écrit en 1855).
Entre les images des premiers temps de la photographie et la poésie de Hugo, c’est une conversation qui s’installe, par un jeu de résonances. Le grain des images, leurs tons nuancés – ce sont des monochromes plutôt que « du noir et blanc » –, les sujets toujours subtils et délicats, les effets de lumières ou d’effacement s’accordent à merveille avec les poèmes. Ici une nuque découverte, là des paysages évanescents, une jeune femme, des scènes nocturnes, un bord de rivière, un troupeau de moutons en lisière de bois, des marines, des empreintes cyanotypiques…
Le choix des documents est remarquable et l’association texte-image tout à fait réussie. Tout cela dialogue à merveille, dans une belle mise en page. Les poèmes des Contemplations y gagnent encore en émotion. Sans doute faut-il voir là, le talent de l’équipe réunie par les éditions Diane de Selliers (que confirment les introductions littéraires et photographiques, les commentaires des poèmes, les notices sur les photographes ainsi que les explications sur les techniques utilisées, sans oublier l’excellente qualité des reproductions et de l’impression). Mais cela témoigne surtout d’une sensibilité qui a perduré jusqu’au début du xxe siècle, commune à l’écrivain et aux photographes, celle de l’époque romantique. N’y aurait-il pas une accointance entre la technique naissante de création d’une image par exposition d’une plaque sensible à la lumière et la quête de Victor Hugo d’une expression qui traduirait les états de son âme exposée à une autre lumière, celle, brûlante et parfois terrible, de la Vie, élevée à la hauteur de l’insondable et de l’inconnaissable, à la hauteur de ce que l’on nomme, faute de mieux, « Dieu » ?