Claire Poisson, glaneuse du quotidien
À rebours du bruit et de la fureur dans lesquels nous baignons, l’arte povera de Claire Poisson, présenté à la galerie Fernand Léger jusqu’au 15 mars 2025, invite le spectateur à se faire regardeur-poète.
Dans un monde qui tend à se structurer par les rapports de force, où la course en avant technologique ne cesse de s’accélérer, où des « artistes », bien formés à l’autopromotion, s’emploient, pour mieux faire parler d’eux, à chevaucher le dragon de l’intelligence artificielle qu’ils présentent comme un « amplificateur d’inspiration » ou une « ressource créatrice », il y a des expositions qui font un bien fou. Des expositions qui nous ramènent à la racine de l’acte créateur plasticien : à la capacité de regarder, de choisir, de discerner, de mettre en valeur ce qui échappe à l’œil commun, pris dans l’agitation quotidienne, dans la « charge mentale » de ce qui semble à beaucoup devenir non plus une vie, mais une survie, dans le maelström de notre temps.
C’est le cas du travail présenté par Claire Poisson, à la galerie Fernand Léger, à Ivry-sur-Seine1. Cette graveuse de talent, née en 1983, revendique le droit de s’émerveiller. Elle en a fait le moteur même de son geste artistique. Elle considère son environnement, les lieux où elle vit ou circule, comme une « carrière » où, dit-elle, elle « puise impression, images et formes », pour recueillir « l’enchantement du monde », de ce monde-ci, vu au plus près, au plus immédiat. Plus profondément encore, elle part d’une disposition personnelle, qui est celle de considérer qu’il y a également un « enchantement d’être au monde ».

C’est donc en glaneuse qu’elle travaille, collectant, collectionnant, des objets, des signes, des traces, pour les installer en majesté – dans une modeste majesté, qui permet au spectateur de voir ce qu’il n’avait pas vu, de trouver une valeur esthétique à ce qu’il avait ignoré, écarté. Comme pour dire : ici, il y a quelque chose d’une âme, d’un esprit, d’un souffle, d’un murmure et je vous invite à y consacrer ne serait-ce qu’un moment d’attention.
L’artiste se fait médiatrice du plus simple, de l’oublié, de l’écarté, pour nous introduire en poésie, pour nous faire, si nous le voulons bien, regardeur-poète. Elle crée des dispositifs qui font voir ; ce qu’elle grave, ce n’est pas simplement la plaque de cuivre, c’est plus profondément la capacité de voir du spectateur. Ainsi de ces miroirs brisés dont le reflet projeté dans une salle sombre installe un paysage, ainsi de ces empreintes sur papier de petits objets juxtaposés qui nous apparaissent comme des trous dans la nuit ou comme des percées dans une matière nocturne et opaque. Ainsi encore de ce tapis de « curiosités », soigneusement rangées au sol, dont l’ordonnancement tisse un réseau de liens entre elles, comme une conversation silencieuse entre ces choses ramassées sans autre intention que celle de faire naître entre elles et nous une émotion qui nous touche intimement, si l’on veut bien se prêter au jeu de l’émerveillement…

Très radicalement, l’arte povera de Claire Poisson – car au fond, c’est de cela qu’il s’agit aussi – met en jeu le fait que l’œuvre n’accède à elle-même, au rang d’œuvre, que lorsque le regard du spectateur se plaît à prolonger le geste du créateur, que lorsque celui qui s’arrête devant elle prend poétiquement au sérieux la proposition de contemplation qui lui est offerte.
C’est très délicat, et ça fait beaucoup de bien. Et ce n’est pas une nostalgie d’un autre temps, mais plutôt une autre manière de considérer ce temps qui est le nôtre, en deçà du vacarme et du fracas. Non pas une fuite, mais un rappel vers ce qui fait au présent l’humus de nos existences, sous le spectacle du monde, quoi qu’en dise ce que Debord appelait la société du spectacle.
- 1. Claire Poisson, Un bruit de l’extérieur, galerie municipale d’art contemporain Fernand Léger, 93 avenue Georges Gosnat, à Ivry-sur-Seine, jusqu’au 15 mars 2025. Claire Poisson expose simultanément à l’Atelier-Galerie A. Piroir, à Montréal, au Québec.