L’art contemporain a-t-il perdu sa poésie ?
Jusqu'au 13 décembre se tient la 18e Biennale de Lyon, qui offre aux visiteurs la découverte d’œuvres d’artistes du monde entier. Évènement d’art contemporain, il illustre les limites d’une conception politique de l’art qui gagnerait à refaire du poétique.
La 18e Biennale de Lyon présente, jusqu’au 13 décembre prochain, un panorama de l’art contemporain mondial. Si ce qu’on peut en voir au Musée d’Art Contemporain de Lyon et à la Fondation Bullukian est réjouissant, la visite des espaces du Musée des Tissus et des Arts décoratifs, et des Grandes Locos laisse perplexe. Une certaine conception « politique » de l’art s’épuise, faute d’avoir quelque chose de plus à dire que la critique d’un monde qui n’a plus à apprendre qu’il est en crise. Ce qui fait défaut, c’est la poétique.
Voyage culturel
La Biennale de Lyon s’est installée, au fil des années, comme un rendez-vous important de l’art contemporain, qui permet à la fois de découvrir des créateurs de talent dont la notoriété n’était pas encore installée en France et de faire le point sur la manière dont les artistes métabolisent, à travers leurs œuvres, l’état du monde dont il est devenu habituel de dire qu’ils en sont en quelque sorte les sismographes. La nouvelle édition, intitulée « Passer d’un rêve à l’autre », confiée à l’écrivaine et historienne d’art Catherine Nichols – d’origine australienne, mais vivant à Berlin –, répond de manière contrastée à ces deux objectifs.
Sa réussite, c’est précisément de nous faire découvrir des artistes, dont plusieurs viennent d’Océanie et d’Asie, qui arrivent avec leur enracinement culturel et historique, apportant ainsi des formes et des propos originaux qui « réveillent », conformément à l’intention qu’affiche la commissaire dans le projet artistique selon lequel elle a construit la biennale. C’est au Musée d’Art Contemporain (macLyon) que se découvrent les plus intéressantes propositions.
L’installation Weawing light (2009-2023-2025) – « tissage de lumière » – de l’Indienne Archana Hande, à partir d’anciennes cartes perforées Jacquard formant un grand cylindre à l’intérieur duquel un jeu d’éclairage dessine sur les murs de la salle obscure un magnifique et émouvant jeu d’ombre et de lumière, tisse évidemment un lien avec l’histoire des canuts de Lyon et donne sens au titre de la biennale. Rapport avec l’histoire donc, mais aussi avec le présent, avec Embrace (2024) – « étreinte » – de l’artiste gazaoui Yasmeen Al Daya, une petite sculpture qui tiendrait dans une main, d’un corps ramassé sur lui-même en position fœtale. Geste qui peut signifier simultanément une tentative ultime de se protéger dans la catastrophe et l’expression d’une tristesse qui arrache des larmes. Œuvre d’autant plus touchante qu’elle a été réalisée, sur les directives d’Al Daya qui ne pouvait quitter Gaza, par un autre artiste, le Kosovar Petrit Halilaj. Belle solidarité créatrice.
Vue d’exposition au macLyon. Weawing light (2009-2023-2025) de Archana Hande. © Blandine Soulage.
Par le truchement d’un travail sur les matériaux l’artiste indienne Kirtika Kain, installée en Australie, suscite un sentiment comparable devant ses panneaux qui semblent avoir été livrés au long travail d’érosion du temps qui disloque et reconstruit ce qui paraissait devoir être immuable. C’est en fait la hiérarchie des castes de la société dans laquelle elle est née qu’elle met en question. D’origine dalit, la caste inférieure, elle s’approprie les matériaux – cuivre, toile, goudron, cire d’abeille… – et les rituels de la caste supérieure pour manifester ce qui reste indicible dans l’ordre traditionnel qui structure l’Inde : l’affirmation que la valeur des choses n’existe pas en soi, mais par la nécessaire interpénétration des groupes sociaux. Une proposition que rejoint à sa manière Kitset Whanaungatanga (2017), le travail de tressage d’une artiste maorie, la Néo-Zélandaise Maureen Lander, avec une subtile économie de la couleur qui vient par touches légèresmanifester la diversité dans un réseau qui apparaît d’abord d’une grande unité…
À ce lien entre les humains, la vidéaste britannique Lucy Beech ajoute l’insertion de l’humanité dans le monde animal avec Scavengers (2026) – « charognards » –, une œuvre magnifique qu’elle consacre à ces grands rapaces nécrophages, notamment aux vautours du parc naturel des Baronnies. Ceux-ci « nettoient » la montagne des cadavres animaux, assumant une fonction écologique très importante pour l’écosystème dans lequel nous, humains, évoluons. En contrepoint des images extraordinaires de groupes d’oiseaux en vol ou à la curée, celles d’un visage d’enfant qui semble en être lespectateur innocent interrogent notre regard sur les représentations que nous avons eues du monde « sauvage » dont nous pensions devoir nous protéger…
Refaire de l’art poétique
Ces quelques citations d’œuvres présentées au macLyon suffisent à dire qu’il y a de quoi nourrir le regard et la réflexion du visiteur. Toutefois, il faut remarquer que ce n’est pas étranger à l’ « écrin » qui reçoit les œuvres. La scénographie est soignée, avec ce qu’il faut de discrétion pour ne pas prendre le pas sur l’expression des artistes. D’aucuns penseront que cette présentation reste outrageusement traditionnelle, mais on apprécie que le commissariat ne prenne pas le pas sur les travaux des créateurs, comme on l’a vu trop souvent. Les œuvres ont besoin d’exister en tant que telles et méritent d’être respectées. Elles parlent par elles-mêmes sans qu’il soit nécessaire de les faire parler en surajoutant sur elles un discours sursignifiant.
Mais c’est là, justement que le bât blesse pour des deux principaux autres lieux d’exposition de la biennale. Car si l’on retrouve à la Fondation Bullukian le même respect des artistes et le souci de leur permettre de s’exprimer dans des dispositifs qui n’écrasent pas leurs œuvres, il en va tout autrement au Musée des Tissus et des Arts décoratifs et aux Grandes Locos. Le premier, fermé au public pour travaux ouvre « exceptionnellement » ses portes pour la Biennale. Quelle idée saugrenue que d’inviter des artistes dans cet environnement « destroy » qui baigne dans une atmosphère aussi étouffante que glauque ! Cette esthétique de la « déconstruction » fait injure au travail philosophique de Derrida et Nancy, pour ne citer qu’eux, qui avaient un autre respect des artistes et des œuvres. Le décor, si l’on peut employer ce mot, impose sa pesanteur et trouble le regard. Quant à la métaphore qui consiste à souligner que les artistes s’expriment dans un monde en voie de destruction, elle a la finesse d’un char d’assaut… Si bien que ce n’est pas qu’il n’y ait rien à voir, mais que rien n’est authentiquement visible faute de pouvoir faire abstraction des lieux.
Les 10 000 m² de l’ancien centre technique de la SNCF devenus Les Grandes Locos pour accueillir des événements culturels de grande ampleur posent un autre problème, celui de la démesure de l’espace. À l’inverse du Musée des Tissus et Arts décoratifs, ce ne sont pas les murs et leur décrépitude qui étouffent les œuvres, mais celles-ci, même lorsqu’elles sont monumentales, semblent se perdre dans l’immensité et le vide.
Tout flotte et le « rêve » du titre de la biennale se dissipe, dans une matérialité crue. Le recours à des conteneurs pour matérialiser le parcours et offrir un espace de présentation à des œuvres de relativement petites dimensions ou à des vidéos ne suffit pas à effacer la dispersion du regard. Rien ne marche vraiment, dans une déambulation de « grande surface ». Il faudra un jour tirer enfin les leçons de cette impasse du gigantisme et comprendre que même l’art monumental ne s’accomplit vraiment que dans un dialogue déterminé avec le lieu de son installation. C’est le principe d’existence d’une œuvre : elle n’est pas simplement la production de son créateur, elle se livre de manière singulière dans un lieu donné et non pas dans ce qui devient une abstraction de lieu, et elle se révèle dans le regard, tout aussi singulier, du spectateur.
Mais sans doute cette impasse est-elle aussi la conséquence d’une certaine conception de l’art. On a beaucoup parlé d’art sans œuvre, en réduisant le geste de l’artiste à une manière de rendre compte de situation ou de questionner la société, au point que l’exigence d’une qualité technique dans la réalisation du geste artistique – sans qu’il soit nécessaire d’en appeler à la « beauté » – pouvait être balayée d’un revers de main. Pourtant, l’art passe inévitablement par le savoir-faire, par la technè qui le nomme en grec. Il ne suffit pas, par exemple, de reprendre et détourner les codes de la communication contemporaines, des influenceurs et des réseaux sociaux pour faire œuvre. On se demande si la grande leçon de Kundera sur le kitsch est encore entendue…
Aujourd’hui, une partie de l’art dit contemporain tend à se réduire à un point de vue, à une forme de journalisme métaphorique du monde, à une critique. De fait, ce que l’on voit aux Grandes Locos apparaît, à quelque exception près, comme le constat du chaos du monde d’aujourd’hui. La belle affaire ! Comme si nous ne le savions pas… Cet « art » ne nous apprend rien que nous ne savons déjà. Il redonde à l’infini sur ce que nous avons tous les jours sous les yeux, sur ce qui s’affiche sur nos écrans, et se félicite presque de cette redondance. À vrai dire nous assistons à une forme d’épuisement de cette conception « politique » de l’art. Nous sommes dans la queue de comète d’une forme d’expression. On le vérifie par l’intense sentiment de déjà-vu devant une bonne partie de ce qui est présenté. Comment peut-on encore, par exemple, étaler quelques bennes de résidus de charbon extraits d’un terril (La Montagne de feu, 2026, de Lara Almarcegui) en prétendant exposer une œuvre ?
Vue d’exposition, aux Grandes Locos. Au premier plan, La Montagne de feu (2026), de Lara Almarcegui. Photo Jean-François Bouthors.
Parmi les rares installations qui surnagent de cette noyade, Hovering Caress Amère, la « Caresse amère en suspens », de Laure Prouvost, qui est l’une des seules à avoir pris la mesure des lieux tout en convoquant l’humour et le mythe du séjour dans le ventre de la baleine – et viennent évidemment Jonas, Pinocchio et le capitaine Achab de Moby Dick. Enracinée dans un héritage qu’elle revisite et réactualise, l’artiste fait entrer le spectateur/visiteur dans une expérience qui le déplace sans avoir besoin de lui dire ce qu’il doit penser… Tout n’est peut-être pas perdu, pour l’art contemporain, mais encore faudrait-il qu’il revienne à cette autre dimension de l’art, bien plus fondamentale, la poétique. Et ce n’est pas la convocation martelée de Robert Filliou pour ses Principes d’économie poétique et l’installation de canapés et de fauteuils dans les lieux d’exposition pour discuter dans une prétendue Fête permanente qui comble ce déficit. Il semble plutôt que cette insistance confine au déni psychanalytique.