La politique de l’amitié et la juste dimension du « populaire »
Tant l’exposition « Niki de Saint Phalle Jean Tinguely Pontus Hulten », au Grand Palais jusqu’en janvier 2026, que la sortie du film Nouvelle Vague invitent à reprendre conscience de la force politique de l’amitié, comme le pensait Jacques Derrida.
Si l’on n’est pas technophile, persuadé que l’intelligence artificielle est le nouveau couteau suisse qui sauvera la postmodernité et vaincra la finitude, on est porté à penser que l’époque est désespérante. Bien-sûr, il y a, pour quelques happy few dont l’activité principale est de commenter l’actualité, une forme de stress jouissif à mettre des mots sur le chaos qui gagne. Mais c’est un plaisir sombre et inquiétant, car cette intelligence d’un monde de plus en plus hobbesien – au sens où il devient chaque jour celui des prédateurs, celui d’une lutte acharnée de tous contre tous, avec moult alliances de revers et tout autant de trahisons – ne permet pas de discerner des perspectives heureuses crédibles.
Jacques Rancière, dans un récent entretien publié dans Le Monde1, vient lui aussi d’en dresser le constat, en notant que « le peuple » est aujourd’hui façonné par « le ressentiment fabriqué par les milliardaires ». Cinthya Fleury, déjà en 2020, alertait, dans Ci-gît l’amer (Gallimard, 2020), sur le danger du ressentiment, en nous rappelant qu’il avait été un des ingrédients majeurs de l’avènement du fascisme. Mais depuis lors, la pente n’a pas été remontée, au contraire, la plupart des acteurs politiques y ont vu un excellent outil de mobilisation de leurs chapelles respectives et un moyen de convertir à leur profit l’amertume du temps en potentiel électoral. Mais Rancière ne s’en tient pas au ressentiment, il s’interroge, avec rudesse, sur les impasses des outils de pensée dont nous disposons pour comprendre le monde et tenter de le changer. Son analyse sera sans nul doute discutée, mais elle témoigne d’un désarroi largement partagé. Nous peinons à voir comment inverser la vapeur d’une machine écrasante qui ne cesse de dégrader, comme il le dit, « les possibilités de vivre, de penser, de créer ».
Pour ne pas s’effondrer face à ce constat, il faut avoir, comme le marin dans la tempête, le cœur et l’esprit bien accroché. Il ne s’agit pas tant de se cramponner à des raisons d’espérer ou à de belles utopies que d’être tenu, envers et contre tout, par un désir de vivre et de transmettre la vie qui non seulement traverse le désespoir, mais qui considère l’existence en en déployant de multiples dimensions, dont certaines sont indicibles ou sans mesure possible, à l’heure où la collecte des data, les algorithmes et la puissance des ordinateurs semblent devoir définir le sens de toute chose par le seul jeu du calcul de probabilité et par la manipulation de la statistique.
Dans ces conditions, il est urgent de se rendre au Grand Palais pour découvrir l’exposition consacrée à Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten2. Elle opère, à bien des égards, comme un sas de désintoxication mentale. On y trouvera plus qu’une occasion de se requinquer en faisant un retour nostalgique dans la seconde moitié du xxe siècle, sur lequel ne pesaient pas encore toutes les inquiétudes qui nous taraudent – une époque pendant laquelle une grande partie des Français pouvait, après la sortie de la Seconde Guerre mondiale, vivre dans l’exubérance insouciante des Trente Glorieuses.
Le parti d’une complicité joyeuse et collaboratrice
Si l’exposition a pour support magnifique les œuvres de Tinguely et Saint Phalle, son propos – et celui du catalogue très fourni qui l’accompagne – est d’une autre nature. Il porte bien davantage sur la relation qui s’est nouée entre les deux artistes, l’une Franco-Américaine, l’autre Suisse, et un Suédois, conservateur de musée, qui allait devenir le premier directeur du Centre Pompidou. C’est l’histoire d’une amitié créatrice et détonante. L’histoire d’une liberté partagée et visionnaire. L’histoire d’une foi dans la possibilité d’interactions positives des énergies personnelles – on pourrait presque parler d’effet de réactions en chaîne, une aventure et un succès en appelant d’autres. Bref, à bien des égards, l’exact contraire du triste sentiment d’impuissance et d’amertume dans lequel nous sommes plongés.
Il faut déambuler avec curiosité dans cette exposition (dont les cartels sont bien faits, ni pompeux, ni sentencieux, ni lourdingues, ni abscons – ce qui n’est pas si fréquent), se laisser happer par l’humour anarchiste qui est l’un des ressorts de cette amitié et de la créativité dont elle a fait preuve. Il faut goûter la contagion de la démarche (car ces trois-là n’ont pas manqué de se trouver des complices), admirer aussi l’engagement (combien de conservateurs ont autant mis la main à la pâte que Pontus Hulten, n’hésitant pas, à Stockholm, à renforcer la petite équipe qui construisait à la hâte Hon – en katedral [Elle-une cathédrale], cette gigantesque femme enceinte couchée en posture de parturiente, inspirée des Nanas de Saint-Phalle, qui se visitait de l’intérieur en entrant par l’entrejambe !), découvrir la puissance de l’imaginaire capable de produire des œuvres monumentales et fabuleuses, en même temps que de poser des questions fondamentales et prophétiques (King Kong, créé en 1963 par Niki de Saint Phalle, est d’une terrible actualité à l’heure de la guerre en Ukraine).
Il faut parler ici, au sens fort du mot, d’une véritable « politique de l’amitié ». Tout l’inverse de l’actuelle « politique du ressentiment ». Certes, ce qui s’est noué entre Niki de Saint Phalle, Jean Tinguely et Pontus Hulten n’est qu’une expérience interpersonnelle. On peut néanmoins y déceler le moteur de ce qu’il convient d’appeler une « anarchie positive » ou, pour reprendre l’expression de Bernadette Dufrêne dans le catalogue de l’exposition, un « anarchisme joyeux » qui animait chacun, non pas dans le souci de se débarrasser de toute forme d’institution et d’autorité, mais dans le goût de mettre en valeur et en forme le foisonnement des pulsions créatrices – le trieb de Kant, la « volonté » de Nietzche, la libido de Freud, la « poussée » de Nancy. Avec la conscience aiguë qu’y parvenir suppose de prendre le parti d’une complicité joyeuse et collaboratrice, de croire à la nécessité bienfaisante de travailler ensemble.
Cette expérience interpersonnelle ne fournit pas un programme, mais elle se présente plutôt comme une parabole politique. On n’est pas là dans le champ politicien – celui du calcul, de la tactique et de la stratégie ordonnés à la seule fin de conquérir le pouvoir –, mais dans celui de la conscience de l’être politique, d’un être de la Cité, qui dépasse toute description, mais qui se découvre pourtant en partie dans l’action commune, considérée à la fois comme une valeur et un principe, dans la mise en œuvre de laquelle il s’agit de se supporter – dans tous les sens du terme.
Cette découverte n’est jamais achevée. C’est plutôt son mode d’être qu’il s’agit de transmettre et non la prétention de parvenir à un supposé accomplissement définitif. Dans la politique de l’amitié, il n’y a pas de grand soir, mais plutôt une succession de petits matins qui invitent à poursuivre le chemin.
On le comprend, c’est une politique « modeste », humble, mais non chétive ou étriquée, dont le trio artistique exposé au Grand Palais devient, à contre-courant du temps présent, comme nous l’avons dit, la parabole. Œuvres en devenir – comme l’était la grande installation de Tinguely en 1984, L’Enfer, un petit début, poétique et ironique, ou comme le fut longtemps Le Cyclop, création collective dans les bois de Milly-la-Forêt, commencée en 1969 et achevée en 1994, trois ans après sa mort – ou éphémères – comme l’Hommage to New York, de Tinguely, destiné à s’autodétruire, en 1960 –, œuvres dont le processus compte en définitive autant que l’achèvement – comme les Tirs de Niki de Saint Phalle…
Ce qui est en jeu, c’est une articulation de l’espace et du temps qui ne fige pas le résultat, mais qui le laisse ouvert. Lorsque Pontus Hulten avait découvert le travail de Tinguely – c’était sa première exposition personnelle, à la Galerie Arnaud à Paris, en 1954 – il avait été saisi par ces œuvres qui « sortaient » du cadre immobile de la peinture ou de la sculpture pour se faire mouvement. C’est aussi dans cette ouverture de l’art plastique au temps, à la durée, que se concrétise le fait, pensé intensément par Marcel Duchamp, que l’œuvre s’accomplit, à partir de la proposition de l’artiste, dans le regard de ceux qui vont la voir. Cette prise en compte du temps dans l’action comme dans la création pourrait également fonder une forme de modestie politique, alors que son absence est l’un des travers actuels de la vie publique.
La « modestie » n’est pas le renoncement à l’ambition.
La « modestie » n’est pas le renoncement à l’ambition. Le trio Saint Phalle-Tinguely-Hulten voit grand. La correspondance échevelée qu’ils entretiennent le montre, et c’est un bonheur de la découvrir tant elle s’affranchit des conventions pour ouvrir un espace à la liberté. Là encore, la puissance poétique est à l’œuvre et ce n’est pas un vain mot : elle désincarcère les énergies. Elle permet aussi de faire vivre la dynamique des contradictions et des singularités. La création du Paradis fantastique, en 1967, sur le toit-terrasse du Pavillon français de l’exposition universelle de Montréal en est l’illustration. Cette installation met en scène un « combat amoureux » entre les sculptures colorées de Niki de Saint Phalle et les machines sombres de Tinguely. Mai 1968 n’est pas encore advenu, mais les deux artistes jouent déjà des « polarités féminin/masculin, naturel/artificiel, instinctif/rationnel3 ». Leur capacité à user de leur différence et de leurs oppositions, à transcender leurs dissensions (la fin de leur vie de couple l’année suivante ne signe pas, tant s’en faut, la fin de leur relation créatrice) fait naître une dynamique qui ne cesse de les emmener plus loin, et Pontus Hulten est souvent celui qui donne à cette énergie commune les moyens de sa pérennité, notamment en achetant des œuvres ou en organisant les conditions de leur atterrissage…
Ce que démontre, au fond, l’exposition, c’est la fécondité exceptionnelle de cette amitié toute nourrie de liberté, de cette amitié qui fait place à l’autre, sans qu’aucun des trois ne renonce à lui-même pour autant, où chacun se trouve dans la relation, sans exclure la possibilité du conflit, mais sans que le conflit ne dégénère en inimitiés, sans que l’autre qui diffère, dérange ou s’oppose ne devienne un ennemi qu’il faut vaincre voire abattre et non convaincre. L’histoire du trio Saint Phalle-Tinguely-Hulten manifeste la puissance contaminante de cette amitié créatrice. Autour d’eux, c’est un large réseau de complicité qui se tisse et se mobilise, rendant possible ce qui aurait dû sembler hors de portée.
Un appétit de vie et de liberté
Cette dynamique que met en lumière l’exposition du Grand Palais n’est pas un fait exceptionnel. L’histoire de la création artistique abonde d’exemples. Le film Nouvelle Vague de Richard Linklater4, centré sur le tournage du premier long-métrage de Jean-Luc Godard, À bout de souffle, en donne une autre réjouissante illustration. L’amitié, c’est d’abord celle qui lie la bande des Cahiers du Cinéma, pour qui le 7e art est un projet éthique. Il s’agit pour eux de sortir des sentiers balisés, des émotions fabriquées et calibrées pour capter la vie dans son insolence, son surgissement, sa poussée. Le projet du critique aux lunettes noires défie les logiques productrices et il faut toute la foi de Godard et de ses copains pour non seulement déjouer ces dernières, mais surtout faire de l’adversité et de l’imprévu une force.
Le talent de Linklater et de sa propre petite bande, c’est de s’attacher à merveille à restituer cette aventure sur laquelle peu de gens « sérieux » auraient parié un kopeck, et dont encore moins auraient pensé qu’elle déboucherait sur la création d’un véritable monument du cinéma. Les copains des Cahiers ont réussi non seulement leurs films, mais ils ont participé à libérer à la fois le cinéma et la société et là encore, cela commence avant mai 1968. Dans la société de l’après-Seconde Guerre mondiale, encore assez fortement corsetée par les héritages de la fin du xixe siècle et du début du xxe, ils ont donné une expression à la nécessité d’inventer d’autres voies, de passer par d’autres chemins, de remettre en vigueur les capacités créatrices.
Sans doute faut-il voir dans cette attitude et cette résolution, un trait de caractère générationnel : les membres de la bande des Cahiers du Cinéma, comme Pontus Hulten et Jean Tinguely étaient adolescents au moment de la Seconde Guerre mondiale. Ils avaient tous une conscience forte de la réalité tragique de l’histoire humaine, et de la catastrophe née de la montée du fascisme et du nazisme. Quant à Niki de Saint Phalle, née en 1930, si elle a vécu aux États-Unis à partir de 1933 et n’est arrivée à Paris qu’en 1952, son expérience du drame humain n’est pas moins profonde, puisqu’elle fut abusée par son père dès l’âge de 11 ans. Expérience refoulée qui resurgira sous la forme d’une profonde crise psychique qui lui valut d’être hospitalisée en 1953 et traitée par électrochocs. C’est alors qu’elle a trouvé dans la peinture une voie de sortie. « J’ai commencé à peindre chez les fous, racontera-t-elle… J’y ai découvert l’univers sombre de la folie et sa guérison, j’y ai appris à traduire en peinture mes sentiments, les peurs, la violence, l’espoir et la joie. » Pour tous, il semble évident que les lendemains du désastre appelaient la nécessité d’inventer du neuf, sans brader l’intelligence ni l’éthique (qu’ils ne confondaient pas avec la morale bourgeoise), en prenant le public au sérieux, en pariant sur son appétit de vie et de liberté. C’était aussi, au même moment, la conviction de Jean Vilar, du côté du théâtre.
« Soyez réalistes, demandez l’impossible », proclamait-on en 1968, mais pour la bande des Cahiers, comme pour Saint Phalle, Tinguely et Hulten, le réalisme consistait plutôt non pas à attendre de se voir octroyer l’impossible, mais à le faire advenir, et c’est bien différent. Ce réalisme-là, qui n’attend pas qu’on lui serve les plats, tient justement sur l’amitié et la complicité, sur l’engagement commun, sur la convergence et la libération des talents. Bref, tout l’opposé du ressentiment. Non pas la rage de bloquer, de détruire, mais celle de vivre. Non pas l’immobilisme de l’indignation, mais l’envie passionnée de proposer de faire autrement.
La question qui surgit, assurément, est de savoir si, au-delà de la fonction parabolique de cette expérience artistique et humaine, il existe la possibilité, pas simplement utopique, mais réelle, d’une politique de l’amitié. Existe-t-il une autre manière d’être collectivement que selon cette autre logique contaminante, celle de la force et de la domination, à l’œuvre aujourd’hui dans les champs de la géopolitique, de l’économie et de la technologie ? On a non seulement envie, mais besoin de le croire pour sortir des ornières dans lesquelles la politique telle qu’elle se pratique aujourd’hui se complaît, y compris dans les différentes propositions prétendument « disruptives » avancées par les extrêmes, de droite de gauche ou du centre, qui en réalité jouent chacune à leur manière sur le vieux ressort du populisme, alors qu’on a besoin de faire naître dans le peuple un autre sentiment que celui de l’amertume, de l’envie jalouse, du mépris, de la colère, de la soif noire de revanche… Plutôt que d’agréger négativement le peuple – introuvable convergence des luttes ! – il semble qu’il faudrait plutôt le refonder positivement.
Politiques de l’amitié, évidemment, c’est un livre de Jacques Derrida, dans lequel celui-ci s’interroge sur les implicites ambigus et dommageables – « phallogocentriques » – de la fraternité, non pas pour la récuser, mais pour appeler à les reconnaître afin de tenter de les dépasser. Ce texte s’ouvre sur une citation de Montaigne citant lui-même Aristote : « Ô mes amis, il n’y a nul amy. » Manière de dire un manque et le besoin de remettre en chantier le travail de l’amitié, d’une amitié qui dépasse les mesures trop étroites de la fraternité, de l’humanisme. Il faut ici se rappeler que l’ami par excellence de Montaigne – « parce que c’était lui, parce que c’était moi » –, La Boétie, oppose, à la fin de son Discours de la servitude volontaire, la tyrannie et l’amitié : « Il ne peut y avoir d’amitié, écrit-il, là où est la cruauté, là où est la déloyauté, là où est l’injustice. Entre les méchants, quand ils s’assemblent, il y a complot, mais il n’y a pas de compagnie ; ils ne s’aiment pas, ils se craignent les uns les autres ; ils ne sont pas amis, ils sont complices. » Cette description n’est certes pas sans une profonde résonance actuelle.
Derrida conclut son essai par une interrogation : « Est-il possible d’ouvrir au “viens” d’une certaine démocratie qui ne soit plus une insulte à l’amitié que nous avons essayé de penser (…) ? Quand serons-nous prêts pour une expérience de la liberté et de l’égalité qui fasse l’épreuve respectueuse de cette amitié-là, et qui soit juste enfin, juste au-delà du droit, c’est-à-dire à la mesure de sa démesure ? » On comprend que, pour Derrida, la démocratie – qui selon lui « restera indéfiniment perfectible, donc toujours insuffisante et future, mais appartenant au temps de la promesse » – ouvre une politique de l’amitié, qui n’ignore ni les tensions ni la conflictualité, mais qui en prévient le basculement vers la violence et ce qu’il appelle le crime, dont une des versions n’est autre que la mise à mort du politique – ce à quoi conduit le populisme. Mise à mort qui installe la possibilité du fascisme et du totalitarisme.
Les questions de Derrida n’appellent pas de réponses théoriques. Elles invitent plutôt à une expérimentation, à une mise en œuvre. Cet appel à l’amitié comme mode d’être politique doit sans doute être rapproché de la « solidarité des ébranlés », formulée par Jan Patočka, solidarité qui naît du constat de l’inanité criminelle de la logique de la force, du constat de la destruction du monde à laquelle celle-ci conduit. Que faire d’autre alors que de considérer que nous souffrons tous de cette dévastation, et que dès lors, cette commune souffrance nous rend solidaires les uns des autres pour tenter, modestement, de rendre la vie de nouveau possible et souhaitable ? Patočka enracine sa pensée dans l’expérience du front, lors de la Première Guerre mondiale. Témoin et acteur de la Seconde, Vassili Grossman, dans Vie et Destin, invite à s’interroger sur ce que font le fascisme et le totalitarisme à l’être humain. Dans le poignant chapitre 50, où il synthétise son questionnement, il assure que « l’aspiration de la nature humaine à la liberté est invincible, elle peut être écrasée, mais elle ne peut être anéantie. […] L’homme ne renonce pas de son plein gré à la liberté. Cette conclusion est la lumière de notre temps, la lumière de l’avenir ».
Inventer une politique de l’amitié ne vise évidemment pas à nier la conflictualité du monde, sa violence et la barbarie qui y règne. Il s’agit au contraire d’y faire face en renouant entre les citoyens des liens de vérité et de confiance, par-delà ce qui porte lourdement à en douter, des liens qui permettent de se renforcer mutuellement dans l’épreuve, qui rendent supportables, parce que portés ensemble, les efforts voire les sacrifices qu’impose la dureté des temps. C’est cette amitié-là qui peut permettre aussi de s’affranchir de l’invasion du kitsch – relisons Kundera dans L’Insoutenable légèreté de l’être – qui sévit un peu partout depuis que la « com » semble être devenue l’alpha et l’oméga de la politique et de l’industrie culturelle (et on n’est pas au bout de nos peines avec l’intelligence artificielle !). Choisir l’amitié comme un vecteur et un acte politique – à rebours de la « bordélisation » du politique et du social, pourrait bien être le plus solide moyen de libérer le peuple du ressentiment, pour retrouver ensemble la juste dimension du « populaire ».
- 1. « Jacques Rancière, philosophe : “Aujourd’hui, le peuple du ressentiment fabriqué par les milliardaires tient le haut du pavé.” », propos recueillis par Nicolas Truong, Le Monde du 25 août 2035.
- 2. L’exposition Niki de Saint Phalle Jean Tinguely Pontus Hulten, coproduite par le Centre Pompidou et le GrandPalaisRmn, sous le commissariat de Sophie Dupleix, se tient au Grand Palais, à Paris, jusqu’au 4 janvier 2026.
- 3. Voir la « Chronologie établie par Rita Cusimano » dans le catalogue.
- 4. En salle en France à partir du 8 octobre.