Les églises de village

Vive nos clochers (Bleu autour, 2024) le dernier livre de Jean-Pierre Rioux, disparu en décembre 2024, reprend le combat de Barrès, Hugo et Proust pour les petites églises de France, afin qu’elles restent, contre les démolitions et les abandons, des témoins de pierre. 


Vive nos clochers est le dernier livre de Jean-Pierre Rioux. Décédé en décembre 2024, longtemps proche d’Esprit et même un temps membre de son comité, il était resté ami de la revue. Spécialiste de l’histoire politique, sociale et culturelle de la France contemporaine, il se reconnaissait comme un produit de la « méritocratie républicaine » et donc aussi, nonobstant sa foi catholique maintenue, comme un héritier de ses traditions laïques. Éveillé à la vie politique sur son « versant gauche » dans les années 1950 (par Pierre Mendès France et la guerre d’Algérie), il est devenu un animateur de la recherche universitaire sur le xxe siècle, notamment à travers la revue qui porte ce nom et l’Institut d’histoire du temps présent. Il pourrait sembler surprenant qu’il ait consacré son ultime ouvrage à une défense des clochers, où le « guide-chant » est La Grande Pitié des églises de France de Maurice Barrès, paru en 1914, une sorte de manifeste en faveur des églises (de pierre) et de leurs clochers menacés en France1.

En fait, en parlant des clochers ou du patrimoine des petites églises en péril, Jean-Pierre Rioux est sans doute revenu ultimement à une facette plus intime, qui ne l’a jamais quitté, celle de ses origines corréziennes (par ses parents), de son intérêt pour le terroir et de son attention à une « ruralité » qui mérite d’être sauvegardée, sans être celle de la terre et des morts de Barrès. Il ne retient en effet ni le premier Barrès, celui du « culte du Moi », ni le second, celui du nationalisme outrancier, antidreyfusard et maurrassien (celui d’Éric Zemmour), mais le troisième, qui fait retour au catholicisme sans revenir à la foi, voudrait « faire aimer nos églises », « intéresser le grand public à leur sort », parce que ce sont « les monuments de l’esprit, les monuments de l’éternel », et qui engage vivement ce combat, en partie contre la République laïque et ses excès locaux. Les mots de Barrès ne sont certes pas les premiers employés pour défendre près de 5 000 églises et chapelles « en sursis » (sur 28 000 sites qui ne sont pas inscrits à l’inventaire), mais Rioux ne pouvait manquer de rappeler cette part louable de la mémoire de l’auteur de La Colline inspirée (1913) : son combat pour les églises de France. Le « vieil historien » scrupuleux a encore en tête (avec quelque nostalgie ?) le refrain d’un air oublié (« Je sais une église au fond d’un hameau / dont le fin clocher se mire dans l’eau… ») et il ne pouvait ignorer la part de Barrès dans le long et plus que jamais actuel effort nécessaire contre la « Grande Pitié » qui menace « nos cathédrales, nos églises, nos chapelles, nos clochers, quatre termes devenus synonymes ».

Dans ce livre ultime, abondamment et judicieusement illustré par de vieilles photos et cartes postales, il prolonge – avec les armes de l’historien à la fois savant, modéré, d’écriture claire et brillante, qu’il a toujours été – la description de leur odyssée et de leur sauvetage. Barrès, ses interventions politiques et rhétoriques constituent le fond de tableau, mais les « premiers sauveteurs » apparaissent dès le vandalisme considérable dû aux enragés révolutionnaires, des saccages qui vont bien au-delà de 1794 et même du Concordat de 1801. Durant le xixe siècle postrévolutionnaire, le grand témoin de la résistance à l’érosion matérielle et spirituelle des clochers et d’autres monuments sera Victor Hugo, particulièrement véhément dans un cinglant Guerre aux démolisseurs ! (1832) contre les destructeurs de toutes sortes (pas seulement les révolutionnaires furieux) qui ont profané et abattu une part du passé « éternel », et continuent de le faire : en province comme à Paris, « le vandalisme prospère et fleurit sous nos yeux ». La redécouverte de la beauté du Moyen Âge, après qu’on l’a conspué comme un temps de ténèbres au siècle des Lumières, joue évidemment son rôle dans ces indignations du jeune Hugo. Au xixe siècle s’impose aussi, peu à peu, l’idée du patrimoine et des institutions pour sa sauvegarde, avec des lois, des recensements, des classements, des réparations et des noms (que Barrès connaissait) qui les incarnent : outre Hugo, il y aura Michelet, Mérimée, Guizot, Viollet-le-Duc et d’autres… Au début du xxe siècle, c’est Proust qui apportera sa pierre au combat pour les clochers : il plaide pour des clochers vivants où le culte est célébré, donc non « désaffectés » ; « l’église de village », « quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville », est pour Marcel réminiscence familière, mais aussi rappel des « temps antiques ».

Conformément à sa conviction énoncée au début, que le devenir des clochers ne doit pas être distrait « du cours du monde et de celui de nos vies », Jean-Pierre Rioux suit les hauts et les bas des constructions et des disparitions. Des démolitions et des abandons sont dus aux deux guerres mondiales, à des anticléricaux violemment remontés, mais aussi à la sécularisation de plus en plus intense de la société. Cependant, dès le xixe siècle, il y a aussi des raisons pour des constructions nouvelles : de nombreux édifices bénéficièrent notamment du « renfort » de Marie, c’est-à-dire de l’essor énorme du culte marial, tandis que d’autres relèvent de l’enthousiasme missionnaire, né du « problème social » créé par la société industrielle. La Grande Guerre suscite aussi, après 1918, un fort mouvement de reconstruction, favorisé par des institutions comme l’Art sacré et les Chantiers du Cardinal (créées en 1931). Le « blanc-manteau d’églises » célébré au début du xie siècle par le moine Raoul Glaber se reconstruisait donc au-delà des aléas de l’histoire, sans supprimer pourtant la « Grande Pitié » que suscite la misère d’édifices millénaires et centenaires.

L’incendie de Notre-Dame de Paris d’avril 2019 n’est probablement pas à l’origine d’un livre dont les matériaux ont été rassemblés au long cours. Mais il a certainement suscité son beau dernier chapitre, à la fois un historique ému de l’incendie et un récit précis des multiples facettes de la reconstruction – dont Jean-Pierre Rioux n’a pas vu le splendide résultat, puisqu’il est mort deux jours avant la réouverture de la cathédrale au culte, le 8 décembre 2024. Cependant, ultime continuité avec le propos du livre, l’avant-dernier et le dernier paragraphes rappellent son objectif initial : « L’exceptionnel engagement de l’État et la campagne de dons en faveur de Notre-Dame n’ont guère été suivis d’effets pour les “pauvres Cendrillons de village” [les petites églises…] il faudra bien un jour que le patrimoine religieux des régions cesse d’être le parent trop pauvre des politiques culturelles publiques, que les mécènes ne s’activent qu’à Paris […]. Le dernier clocher sauvé au fond du dernier canton ou du dernier quartier sait lui aussi, comme Notre-Dame “faite pierre”, rester un témoin […], un lieu “chargé des pensées de tous, de tous dans leur plus haut moment”. »

  • 1. À ne pas confondre avec leurs cloches, dont le rôle et le sens historiques ont été magnifiquement étudiés par Alain Corbin, Les Cloches de la terre. Paysage sonore et culture sensible dans les campagnes au xixe siècle, Paris, Albin Michel, 1994.

Vive nos clochers. Avec Barrès, Hugo, Proust et les autres
Jean-Pierre Rioux

Bleu autour, 2024
184 p. 28 €