Le Prix du roman d’écologie 2019 a été décerné, le 4 avril 2019 à la Bibliothèque nationale de France, à Serge Joncour pour Chien-Loup (Flammarion, 2018).
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Prix du roman d'écologie 2019

avril 2019

Les romans que nous choisissons devraient nourrir la vie de ceux qui les lisent dans les périodes de frugalité qui s’annoncent.

Avec comme lauréate Emmanuelle Pagano pour le très ambitieux roman Sauf riverains (POL, 2017), la première édition de notre prix du roman d’écologie s’est tenue l’année dernière, mais comme elle semble déjà loin du point de vue des débats sur la crise écologique ! Trois thèmes m’ont frappé depuis la dernière édition : le débat sur le statut de l’animal, la prise de parole des jeunes générations, le débat sur l’acceptabilité de la contrainte face à la crise écologique.

Le rétrécissement de l’avenir et la collision inopinée avec les générations futures est à mes yeux un événement majeur. Les membres du cercle de la raison pensaient pouvoir continuer à pratiquer la ventriloquie, à parler paternellement pour elles. Le futur, c’est connu, n’arrive jamais. Et par bonheur pour l’économie, les enfants deviennent majoritairement des adultes conformistes. Parler des générations futures et pour elles, c’était parler de générations toujours muettes, des idiots absents des politiques climatiques. C’était délocaliser la vertu dans un futur où personne ne souhaite s’attarder trop longtemps.

Mais le présent de la planète commence vraiment à ressembler à son avenir. Pollution de l’air, de l’eau, des terres, disparition des espèces, dérèglement climatique… Les plus jeunes commencent à se sentir floués, soit qu’ils voient se réduire leurs chances de participer à la grande fête consumériste, soit qu’ils commencent à en être dégoûtés. Quand une jeune Suédoise de seize ans nous dit que nous lui volons son avenir et que nous n’aimons pas vraiment nos enfants en leur léguant une planète gangrenée, c’est un incroyable exercice de pédagogie inversée. Il a suffi d’un changement de locuteur. Nous aurions pu remettre le prix du meilleur essai d’écologie à plus d’un de ses discours à la fois rageurs et posés. De ma seule autorité, je le lui remets d’office ce soir !

L’autre débat, complémentaire, qui éclot ces derniers temps est celui de la coercition. Face aux preuves écrasantes des crises, on se donne des frissons en imaginant des restrictions dans notre consommation d’avion, de viande, de voitures, de mails, de plastique. Tout en sachant bien qu’on n’a jamais autant volé, dévoré, roulé, communiqué, plastifié, et que cela n’est pas près de s’arrêter. Cela fait partie d’acquis auxquels seule une catastrophe égalisatrice nous conduirait à renoncer. Le mouvement des Gilets jaunes est notamment né d’un sentiment d’injustice écologique. On puisait dans le réservoir de la R25 du provincial sans toucher à ceux des cargos, des avions ou des camions. Sans demander d’efforts aux plus riches, donc aux plus pollueurs. Sans que le produit de ces taxes soit fléché vers un avenir meilleur, vers autre chose que le remboursement des dettes infinies de la société productiviste.

Le prix du roman d’écologie que nous avons fondé avec Lucile Schmid est un atome dans une goutte d’eau, mais il répond quelque peu à ces deux enjeux, le pouvoir de la parole et le besoin de justice globale.

Le pouvoir de la parole, parce qu’il suffit parfois de changer de narrateur pour qu’une parole porte haut et loin, comme cela s’est produit avec Greta Thunberg. Elle aurait pu être une climatologue en pleurs, une grand-mère, une femme africaine ou un milliardaire indien repenti. Son discours aurait porté différemment. Mais c’est évidemment dans la littérature que l’on peut se donner une infinité de narrateurs, de points de vue, qui peuvent lentement donner une idée de l’urgence écologique, de l’importance de notre écosystème, en faisant parler tour à tour des animaux, des extraterrestres, des écoterroristes, des insectes, des revenants, des objets, des villes… Comme vous le verrez, la sélection 2019 n’en manque pas !

Notre prix est en lien également avec le besoin de justice globale parce que, s’il faut qu’il y ait coercition, autant qu’elle ne soit pas politique. Autant qu’elle ne soit pas un triste écofascisme, mais une nécessité intérieure issue de la sensibilité de chacun. Que chacun se sente progressivement non pas obligé de se priver, mais l’obligé de la nature, de la survie de l’humanité, d’un tout qui le dépasse. Loin de l’aigreur et de la frustration. Et la littérature, la fiction peuvent aider à les prévenir l’aigreur, le dépit, la frustration, peuvent aider à faire provision d’humanité en prévision de temps difficiles. C’est une des hypothèses des « collapsologues », pour qui l’effondrement sera une occasion de créer des liens nouveaux, une nouvelle esthétique, une nouvelle éthique. Les romans que nous choisissons devraient nourrir la vie de ceux qui les lisent et leur donner un sentiment de plénitude dans les périodes de frugalité qui s’annoncent ; leur permettre d’accepter cet échange équitable entre la planète qui nous abrite et une modération de nos désirs, de réviser humainement notre mode de vie jusqu’ici « non négociable ».

Notre jeune prix s’est voulu d’emblée un écosystème complexe associant un think tank comme la Fabrique de l’écologie, une revue comme Esprit, un lieu comme la BNF, des établissements d’enseignement comme l’École des arts du Havre et l’École du paysage de Versailles-Marseille. Plus complexe encore, en rassemblant des étudiants, qui sont largement majoritaires dans le jury, et que vous allez lire défendre les livres sélectionnés. C’est un prix littéraire au jury intergénérationnel et multirégional, peut-être le seul actuellement ! Enfin nous avons voulu prendre en compte toute la francophonie, et cette année tout particulièrement, elle est à l’honneur, puisque deux auteurs québécois sont en lice.

Chaque fois, à l’aide de tous nos partenaires, une vingtaine de romans sont retenus au cours de l’année. Et nous en sélectionnons six, puis trois, puis un. C’est un travail passionnant, qui demande beaucoup d’ouverture dans les lectures et une éloquence maîtrisée dans les débats. Nous remercions les éditeurs et les attachés de presse qui ont joué le jeu pour que la plupart des membres du jury disposent d’un exemplaire de chaque livre. Nous tenons également à remercier nos mécènes que sont le groupe La Poste et Mirova. Ce prix leur doit beaucoup, mais il reste bien sûr animé par des bénévoles. Nous souhaitons qu’il s’enracine dans le paysage littéraire français. Si l’accueil initial a été excellent, rien n’est assuré pour les prochaines éditions, nous faisons donc appel à toutes les bonnes volontés pour que le roman d’écologie se développe et soit honoré en France comme il l’est dans d’autres pays. Je laisse la parole aux textes.

Dalibor Frioux

 

Jean Rolin, Le Traquet kurde (POL, 2018)

Tout commence dans une boîte. Dans cette boîte, il y a un oiseau. Et avec cet oiseau, on y trouve les gestes précis d’un ornithologue, mais aussi ceux d’autres figures surprenantes de l’histoire coloniale britannique. Voici comment, à partir d’une collection d’oiseaux morts du British Museum, j’ai été transporté dans les paysages de Grande-Bretagne à l’Irak, en passant par l’Égypte. Cet oiseau, il s’agit du traquet kurde. Il porte en lui une histoire à la fois poétique, et politique. Poétique car l’ornithologie est avant tout un art, celui de la découverte, de l’observation et de la précision. Politique car la découverte passe par la capture, celle des territoires, et des espèces animales. Et là où Le Traquet kurde nous touche au plus profond de nous-mêmes, c’est qu’il nous rappelle à quel point l’histoire se poursuit plus près que l’on ne croît. C’est un roman de guerre, mais qui ne parle pas de la guerre. Il parle de ces paysages à la fois proche et à la marge des conflits du Moyen-Orient, et nous rappelle que la nature est là, toujours. En lisant ces pages, j’ai pu sentir (sans voir) la mort rôder tout près d’un champs de coquelicot. Une étonnante transhumance de moutons. Avec, toujours au loin, le chant du traquet kurde pour me rappeler ma liberté, notre liberté, celle de pouvoir observer les oiseaux.

Adèle Meidine

 

Éric Plamondon, Taqawan (Quidam, 2018)

C’est un saumon dans le ciel. Un saumon revenu de la mer. Et pour frayer, il faut remonter à la source. À cette source, il y a l’emblème d’un peuple amérindien toujours encore bafoué dans ses droits, ses coutumes et sa relation au milieu. Sous couvert d’un polar, Éric Plamondon construit une réflexion sociale, politique, mémorielle, dans une urgence contemporaine où il met en avant une contradiction identitaire, un non-dit outre-Atlantique. Et plus qu’un polar, c’est un roman d’écologie où l’auteur réinterroge le mode d’habiter à travers William, le vieil indien à la confluence de ces chapitres présentant un monde… Des mondes, des natures, des cultures. Le vieil indien nomade arpente et révèle son territoire. Il se déplace et il nous fait déplacer les temps : passé, présent, futur proche. Il nous fait traverser les espaces : celui de ses souvenirs, la rivière, la forêt, le campement. Et le vieil indien, la Française, l’ancien garde forestier et tous ces personnages transmettent en écho un message au-delà des frontières, pour ne pas oublier qu’« on a tous du sang indien, et quand ce n’est pas dans les veines, c’est sur les mains ».

Anourak Visouthivong

 

Audrée Wilhelmy, Le Corps des bêtes (Grasset, 2018)

Le Corps des bêtes relève du conte écologique focalisé sur une famille qui vit au plus près de la nature et des animaux, dans un pays inconnu à une époque inconnue. Parmi ses membres, Mie, jeune fille de douze ans, a la capacité de prendre possession du corps des bêtes pour partir à la découverte de son monde et du monde. Car, dans ce livre, il est question du monde, avec ce message : « Regardez-le, regardez le monde, regardez les bêtes, regardez la mer, regardez la forêt, regardez les hommes, regardez-vous en tant que tel, regardez votre sauvagerie, votre animalité, regardez vos origines. » Et toute la puissance de ce livre tient dans ce voyage offert vers notre état de nature, cette idée de la société primitive qui traduit une nécessité : avoir conscience et comprendre l’avant (qu’il soit historique ou mythologique) pour prendre conscience et comprendre aujourd’hui. Et c’est indispensable, quel que soit le combat dans lequel on s’engage, et notamment le combat écologique. L’un de ses enjeux est la préservation de la nature, mais plus que cela comme le fait comprendre Audrée Wilhelmy : la préservation du mystère de la nature ; et de notre mystère, à nous, êtres humains. Et parce que le mystère est si présent, Le Corps des bêtes relève de la poésie écologique.

Thomas Sila

 

Jane Sautière, Mort d’un cheval dans les bras de sa mère (Gallimard, 2018)

« Toute rencontre avec l’animal encore plus qu’avec les humains est surgissement de sa vie dans la notre. » À travers les animaux essentiellement domestiques qui ont traversé sa vie, Jane Sautière propose une réflexion sur les rapports qu’entretiennent les hommes avec les bêtes – et réciproquement. Petite ou adulte, en France ou en Iran, l’auteure se souvient des chevaux, chiens, lapins, rats, cafards et chats qu’elle a croisés, qu’elle a observés, qu’elle a fantasmés, qu’elle a caressés, qu’elle a aimés, qu’elle a abandonnés, qu’elle a écrasés, qu’elle a vus naître, qu’elle a élevés, qu’elle a vus mourir. Les chats, notamment, jaillissent et glissent dans la vie de Jane Sautière comme autant de compagnons sans nom. Car elle les décrit, de son écriture sensible et imagée, mais ne les nomme pas. Mais ne pas nommer, c’est aussi offrir au lecteur la possibilité de projeter ses propres rencontres avec l’animal. La grande force du livre réside dans le glissement d’un témoignage autobiographique vers une pensée plus générale, qui puise dans un bestiaire artistique et littéraire et où les petites histoires s’entremêlent à la grande – le chaton de l’auteure assassiné en Algérie la même nuit que Salvador Allende au Chili, par exemple. Au fur et à mesure des pages, le « je » personnel se transforme en « je » universel ; il invite à une introspection sur ces animaux qui ont marqué nos vies de lecteurs, conduisant à une réflexion qui rejoint celle de l’auteure. Plus qu’une réflexion : une prise de conscience sur ce qui sous-tend nos liens, quels qu’ils soient, avec ces êtres vivants. Pas à pas, ce livre éveille à l’engagement pour la cause animale sans le moralisme que l’on retrouve fréquemment chez celles et ceux qui s’engagent dans ce combat. « Penser qu’il pourrait y avoir quelque chose d’un humain dans le corps de la bête » : c’est également un rapport à l’humain qui se noue dans ce récit. Le titre annonce déjà celui, conflictuel, que l’auteure entretient avec sa mère, hantée par la mort de ses premiers enfants. La disparition de son chat devient l’occasion de faire brièvement réapparaître les invisibles des rues et les menaces de la ville. La ville qui ménage, à Paris comme à Téhéran, des espaces de cohabitation entre homme, femme et animal, dans une perpétuelle tension entre liberté et domestication. Jane Sautière, en tant qu’éducatrice pénitentiaire, ne peut faire abstraction de la chaîne : la chaîne comme collier et comme accessoire, la chaîne qui retient au bout de la laisse et devient chaîne alimentaire, qui de la mangeoire entraîne à l’abattoir. Le livre pose ainsi cette question fondamentale de la place de l’animal dans la vie urbaine.

Camille Reynaud

 

Serge Joncour, Chien-Loup (Flammarion, 2018)

Roman à deux histoires, l’une du passé, l’autre d’aujourd’hui, l’une narrant la vie d’un village français pendant la Première Guerre mondiale, l’autre racontant notre vie. Notre vie d’aujourd’hui écartelée par la nécessité de vivre plus écologiquement, d’un côté ; et de l’autre par la facilité de continuer nos vies trop faciles d’animaux sociaux dans une société qui est vouée à l’effondrement. Deux histoires chaotiques où, dans chacune, un couple se bat pour ce qui lui est cher. Le trait d’union entre ces deux histoires, c’est ce chien-loup, pont entre le passé et le présent, entre le sauvage et le domestique. Ce chien vient ensauvager Frank, lui rappelant ses sources, ses animations vitales, celles qui ont fait tous les hommes et qu’il redécouvre. En un sens, Frank, c’est cet homme qui est domestiqué par la nature, c’est l’homme perdu de la Première Guerre mondiale, c’est l’homme qui revient enfin, après un siècle d’effondrement de la culture occidentale. Serge Joncour nous parle ici d’une écologie profonde qui est faite d’actes et dans laquelle nous trouvons des solutions et des actions concrètes. Emportés dans ce double roman, nous retrouvons nos sources et nous nous reconnaissons dans nos deux protagonistes contemporains.

Ambroise Naude

 

Camille Brunel, La Guérilla des animaux (Alma, 2018)

Parfois, on aime les livres pour l’élégance de leur phrase, la maîtrise de leur construction ou la beauté de la structure. La Guérilla des Animaux, je l’ai d’abord aimé pour sa colère, pour sa radicalité, parce que précisément, à chaque fois, elle débordait la phrase, et on sentait que quelque part, le combat était un peu plus important, peut-être même, que la littérature. La vie qui déborde le mot et la vie qui déborde la construction. Le roman de Camille Brunel peut apparaître comme un roman provocateur – des orques sont lâchés sur des adolescents au moment où ils sont libérés. Mais cette radicalité nous oblige à nous positionner ; elle nous oblige à comprendre qu’il y a quelque chose, peut-être, d’un peu plus important que ce que l’on croyait – et si l’intrigue ou la fin du livre peuvent manifester un certain laisser-aller, un cynisme, dans un abandon de la quête et du personnage principal, cela nous dit peut-être que justement la quête n’est pas acquise. Camille Brunel la cherche dans son roman. Au-delà de cette colère, de cette radicalité, il y a parfois un cynisme, parfois une tristesse, mais ce sont cette tristesse, ce cynisme, que j’ai trouvés touchants, tendres parfois, drôles aussi.

Julien Brétaudeau

 

Le Prix du roman d’écologie 2019 a été décerné, le 4 avril 2019 à la Bibliothèque nationale de France, à Serge Joncour pour Chien-Loup (Flammarion, 2018).