Pedro Meca. Un homme libre dans la rue de Nicolas Clément

Quel sens le religieux dominicain qu’était Pedro Meca donnait-il à son action sociale ? Que vivait-il, que disait-il de sa foi au Christ ?


Dans la tradition chrétienne – dans les autres aussi, mais autrement –, il y a de grands mystiques, de grands sages, de grands saints, des génies de la science… et aussi de grands « hommes [dont des femmes] de la fraternité », des créateurs et des « entrepreneurs du social », comme dit notre si poétique langage contemporain. Pedro Meca était de ceux-là. Il fut même un « patron du social », dit dans sa belle préface Mgr Albert Rouet, évêque auxiliaire de Paris avant de devenir archevêque de Poitiers. « Dominicain, contrebandier, militant, travailleur social flamboyant et atypique, le verbe haut et l’accent rocailleux », « à tous points de vue, un personnage », résume la quatrième de couverture. Et il fut bien d’autres choses encore, que Nicolas Clément raconte avec force détails, de manière très vivante, grâce à plus de soixante-dix témoins rencontrés, de nombreux textes et articles sur Pedro Meca et de ses archives (lettres, sermons, écrits conservés à la bibliothèque du Saulchoir). Il faut dire qu’il y avait de quoi faire pour une biographie, depuis sa naissance en 1935 près de Pampelune – dans une famille où il sera vite orphelin, pour des raisons en partie inexpliquées, avant d’être adopté par un vieux couple très pauvre, obligé de mendier pour vivre –, jusqu’à sa mort en 2015 à Paris, après des « engagements par milliers » qui l’ont fait connaître comme le « loup blanc » dans le monde du social parisien, privé et public, associatif et administratif, mais aussi au-delà, y compris à l’international.

Le chapitre qui récapitule ses activités, combats et solidarités de toutes sortes, contre toutes les exclusions et en tous les domaines, est très impressionnant. Mais au centre de tout, au-delà des multiples récits et anecdotes, dont les rencontres avec d’autres acteurs du social – le plus célèbre étant l’abbé Pierre –, il y a une sorte de convergence sur le lieu et l’heure, essentiels pour Pedro Meca. C’était « la rue la nuit », et l’action des Compagnons de la nuit créés en 1986, dans la Moquette, lieu d’accueil de vingt heures à cinq heures du matin, « précisément de ceux qui ne dorment pas », qui ne veulent « pas un foyer, pas un lit, mais un lieu accueillant, chaleureux où l’on puisse parler, être écouté, avoir chaud ». Sans surprise, comme le raconte abondamment Nicolas Clément, la suite a été tout sauf simple : la « mystique de la nuit » de Pedro Meca s’est aussi heurtée, forcément, aux tensions et à la violence, qui habitent ou assaillent celles et ceux qui ne dorment pas… et aux fragilités des accueillants.

Mais le livre anticipe aussi des questions que le lecteur se pose inévitablement : quel sens le religieux dominicain qu’était Pedro Meca donnait-il à son action sociale ? Que vivait-il, que disait-il de sa foi au Christ ? Il est évident qu’il avait l’obsession de la présence, d’« être là », mais non de l’évangélisation ni de la couleur catholique à exhiber. Peut-être à cause des écarts lamentables de l’abbé Pierre, Nicolas Clément ne craint pas d’aborder aussi le sujet plus intime des relations de Meca avec les femmes, avec l’une d’entre elles en particulier, mais il ne laisse pas planer le doute : le religieux Meca n’était ni double ni équivoque sur ce point. À l’arrière-plan, enfin, de l’« homme libre  » et du « personnage » (d’exception), se dessinent les virages et les questions inédites du « catholicisme social » d’après le concile Vatican II et l’engagement très concret des « chrétiens de gauche » (proches ou non du pouvoir politique) : ils ne furent pas tous, loin de là, seulement des idéologues. En creux, on entend les critiques, qui se sont durcies aujourd’hui, contre ce modèle de prêtre, pleinement engagé dans le social et le monde séculier pour le « relever », mais en quelque sorte perdu comme homme des sacrements et de l’annonce explicite de l’Évangile.

Éditions du Cerf, 2025
296 p. 19,90 €