Impasses démocratiques

Dans Démocraties d’en haut, démocraties d’en bas (Seuil, 2023), Olivier Mongin chemine aux côtés de Paul Ricœur pour dépasser les apories de nos démocraties contemporaines. Avec le souci d’associer inspiration philosophique et attention au présent, il fait dialoguer les paradoxes mis au jour par Ricœur sur le politique, tout en plaidant pour un nouvel imaginaire utopique sans la violence des idéologies


Une situation devient révolutionnaire, disait Lénine, quand « en haut on ne peut plus et en bas on ne veut plus ». Les leçons de l’histoire et la physionomie du présent font que, malgré un diagnostic similaire, on hésiterait aujourd’hui à tirer une conclusion identique. Constatable dans la plupart des démocraties contemporaines, la disjonction entre le haut et le bas se traduit moins par des phénomènes révolutionnaires (au sens d’une transformation planifiée de régime) que par une myriade de réactions qui, de l’abstention à la sécession, marquent un désaveu du politique. Le haut et le bas se regardent en chien de faïence, se renvoyant mutuellement la responsabilité de leur impuissance.

Pour approfondir et dépasser le diagnostic désormais rituel sur les « sociétés ingouvernables », Olivier Mongin mène une enquête au long cours sur les impasses démocratiques à la lumière des paradoxes politiques médités par Paul Ricœur tout au long de son œuvre. En déjouant les facilités du commentaire, il déchiffre les événements à la lumière de la pensée ricœurienne et relit Ricœur en regard d’événements que le philosophe a vécu (l’article sur « le paradoxe politique » répond à l’entrée des chars soviétiques à Budapest en 1956) ou que son approche permet d’éclairer (pandémie, guerre en Ukraine). Rarement on aura vu un livre associer avec autant de fermeté inspiration philosophique et attention au présent. Si l’auteur s’enfonce dans les labyrinthes du politique, c’est dans l’intention de chercher des issues qui ne sont pas pour autant des solutions toutes faites.

Tout part des paradoxes mis en lumière par Ricœur : la politique est raison et volonté, institution et force, droit et violence. Porteuse d’une rationalité propre, elle est aussi le vecteur d’un mal que l’on ne saurait réduire aux dimensions économiques de l’exploitation. Réinvestissant cette aporie, Olivier Mongin explore les impasses d’une mondialisation irréductible à la globalisation du capital. Loin d’ouvrir une ère de doux commerce et de dépolitisation heureuse, la fin de la guerre froide a laissé la place à une « guerre des souverainetés » où, à l’extérieur comme à l’intérieur, les États se présentent avant tout comme des puissances. Les promesses néolibérales d’une résorption du politique dans l’économie ont échoué : ni le calcul, ni la multiplication des procédures n’ont eu raison de la violence inhérente à la vie collective.

Il est impossible de rendre compte de la richesse des descriptions menées dans ce livre. De la chute du Mur aux printemps arabes, du terrorisme de masse au retour de la guerre interétatique en Europe, de la place Tahrir aux rues de Hong Kong, l’ouvrage s’attache à mesurer les répercussions sur les démocraties des bouleversements géopolitiques du xxie siècle. Des paradoxes du pouvoir explorés par Ricœur, Olivier Mongin retient surtout la tension entre un contrat social anhistorique, inscrit dans le temps immémorial de la fondation, et un « vivre ensemble » toujours actuel, fragile et soumis aux soubresauts du présent. Généralement, le « haut » se réclame du déjà-là pour asseoir son autorité, tandis que le « bas » trouve dans la spontanéité du rassemblement la source de sa légitimité. Des gouvernements sourds à la contestation populaire et des peuples en rupture avec les logiques institutionnelles : on reconnaît le paradigme à travers lequel on approche le plus souvent la crise démocratique contemporaine. À la verticalité du pouvoir d’État répond l’exercice, le plus souvent réprimé, d’un pouvoir horizontal auquel, chacun à sa manière, Arendt et Ricœur ont fait droit.

L’auteur n’en reste pas pour autant à une opposition binaire entre le haut et le bas. Le paradoxe du pouvoir traverse la verticalité comme l’horizontalité. Il arrive de plus en plus souvent que les gouvernements et une majorité de leur population se retrouvent dans un commun désir de substituer le culturel à l’institué (c’est le cas de ce que l’auteur appelle les « démocraties ethniques  », comme l’Inde ou Israël). Dans des cas plus rares, et hélas plus éphémères, le haut et le bas se ressourcent dans une mise en question du lien social (occupations des places, que l’auteur rapproche de la « brèche » ouverte par Mai 68). En lisant Olivier Mongin lecteur de Ricœur, on découvre que les contradictions qui traversent le haut et le bas viennent de loin et qu’elles ne seront résorbées ni par la rationalité technocratique, ni par l’appel abstrait à la souveraineté du peuple. La démocratie est le régime le plus difficile, parce qu’elle expose le lien social à la fragilité de sa fondation. Aujourd’hui comme hier, la tentation de recouvrir cette fragilité existe : le livre montre que les idéologies n’ont pas disparu et que l’entrée dans un monde virtuel démultiplie leur potentiel de violences.

Ce livre présente en définitive un bilan politique de ce premier quart de siècle. Ricœur oblige, il le fait avec une claire conscience de l’héritage du xxe siècle, « âge des extrêmes » dont il n’est pas sûr qu’il ait épuisé les potentiels de violence sis dans l’humanité. Aux tentations totalitaires articulées à de nouvelles puissances numériques, l’auteur oppose un « imaginaire utopique », réglé sur un « universel latéral » dont le réfugié (autre mais semblable) est une figure centrale. Faut-il espérer qu’un tel imaginaire soit réinvesti par le haut ou par le bas ? Plutôt que d’attendre le salut de la raison des gouvernements ou de la seule volonté des gouvernés, l’auteur mise sur la constitution d’un imaginaire historique conscient des abîmes de la mondialisation. Malgré les entraves, l’aventure démocratique a une chance de se poursuivre si elle emprunte le chemin ardu de la reconnaissance mutuelle.


Démocraties d’en haut, démocraties d’en bas. Dans le labyrinthe du politique
Olivier Mongin
Préface de Frédéric Worms

Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2023
480 p. 25 €