L’Éros fou. Essai sur l’amour et l’érotisme chrétien de Philippe Guénin
Au fil des témoignages des mystiques, une incroyable joie-jouissance s’avère omniprésente. Elle demeure pourtant inavouable, dirait Blanchot. Ce sont ici des moniales très catholiques, telles que mère Yvonne-Aimée, sainte Thérèse, sainte Angèle de Foligno et d’autres, qui ont pu s’engager le plus loin dans cette voie de glorification spirituelle de la souffrance pleinement charnelle… Oraisons mentales brûlantes, transports neuro-extatiques, transes libidinales, transverbérations orgasmiques, exténuantes étreintes intérieures, crucifiements psycho-physiques, tout cela fut pleinement vécu par ces mystiques sur cette voie de la Passion où leur Dieu d’amour est celui qui fait jouir et souffrir.
Philippe Guénin présente une galerie de portraits de femmes d’une foi hors du commun, connues ou inconnues, jusqu’à une « mystique sans nom », dont les extraits de correspondance relatent des expériences intérieures du même ordre que celles des saintes et autres bienheureuses évoquées. Au sein de ces cheminements incandescents, sainte Angèle de Foligno reste un modèle. D’abord par sa connaissance du péché et de la crainte qui en découle, voire « d’être damnée en enfer ». D’emblée, cette fidèle du Christ se présente comme une ancienne pécheresse insouciante, inconsciente de Dieu et sensible aux attraits du monde terrestre. Issue d’une famille aisée, elle s’est mariée et a eu plusieurs fils. Mais sa puissante sensualité féminine se révèle jusque dans sa vie de mystique. Dans le crescendo de ses émois, elle reste plongée dans la contemplation d’un crucifix, qui devient pour elle une révélation : « que le Fils de Dieu était mort pour nos péchés ». Et de préciser : « Je sentais que je l’avais moi-même crucifié. » Sa réaction est immédiate et intense : « Aussitôt je ressentais cette croix et cet amour […] corporellement, et en la ressentant, mon âme se liquéfiait dans l’amour de Dieu. » Angèle va alors entendre Dieu lui dire : « Tu es à moi fiancée, et désormais tu ne me quitteras plus. »
Après Agnès de Foligno, une autre élue recevra aussi le sanctum praeputium, le saint prépuce du Seigneur, mais d’une façon plus symbolique et moins directement sensuelle. Pour son mariage mystique avec Jésus, Catherine de Sienne, sainte et docteur de l’Église, se voit passer au doigt un anneau invisible à tous sauf à elle-même et qui lui paraît confectionné de chair. Dans une perspective érotologique, ces cœurs d’épouses touchées, pénétrées et embrasées par leur Seigneur sont l’organe libidinal des extasiées de l’Époux Jésus, marquées de « blessures d’amour ».
Si, traditionnellement, les hommes furent la plupart du temps détenteurs des plus hautes formes supposées du savoir, les femmes ont pu acquérir des connaissances d’amour. Ce genre de connaissance n’a lieu que dans la plus grande incarnation passionnelle. Il ne peut être qu’ardent et ne s’acquiert que par l’expérience de la rencontre avec l’Époux. Comme Bataille, Philippe Guénin conçoit des transformations érotiques vertigineusement catégoriques. En effet, pour que l’être s’ouvre, se dé-limite, il faut qu’il soit bouleversé, remué, « dérangé ». Le désir des femmes se conçoit comme le point de rupture de l’intégrité des corps. Tout l’horizon de Dieu se trouve repensé au prisme halluciné des mystiques de l’Éros. L’expérience intérieure serait-elle émotionnellement la plus déchirante, il existe une issue théologique, celle qu’incarne le Très-Haut, le Grand Autre. Les mystiques de Dieu croient en Lui corps et âme.