Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Le marché contre l’humanité de Dominique Bourg

avril 2020

L’universitaire franco-suisse, auteur d’une œuvre largement consacrée à la pensée écologique, avance que nous serions aujourd’hui confrontés à une disparition du pouvoir des États. Ceux-ci, s’évaporant sous l’effet d’un marché globalisé, ne pourraient plus faire obstacle à l’action destructrice de ce dernier sur la planète et les liens sociaux. La souveraineté est devenue problématique.

Cette souveraineté est définie comme « la source de la mise en forme de l’existence des individus d’une société par la loi ». Elle peut être explicite, renvoyant à une instance ­particulière comme l’État ou l’Église, ou implicite, exercée par la société elle-même sans médiation institutionnelle, via des règles tacites. En Europe, de la réforme grégorienne du xie siècle au traité de Westphalie en 1648, Église et États se sont partagé le pouvoir. Mais, à partir du xviie siècle, les États reprennent la main, imposent les religions, structurent territoires et marchés : la souveraineté devient unique. Pour l’auteur, nous pourrions revenir aujourd’hui à un partage de souveraineté, cette fois entre des États et un marché globalisé. Comme l’Église, ce marché dispose d’un territoire transnational et prend appui sur une doctrine. Mais, à la différence de l’Église qui se trouvait dans une position de combat avec l’État, le marché en serait un allié. Il pactiserait avec les élites politiques qui « s’emploient à réduire les marges d’action de l’État ». Or ce dernier serait la seule instance à pouvoir contenir la violence économique.

Dominique Bourg constate la suspicion qui pèse sur l’idée de progrès, récit occidental « du parcours de l’humanité empruntant la voie de nécessité des techniques et de l’industrie en vue d’atteindre une fin ultime et radieuse ». L’humanité n’a en fait connu que des progrès partiels, concomitants à des « régrès ». Ainsi la révolution néolithique ne doit-elle pas être vue seulement comme une avancée de la civilisation, mais aussi comme « une première manifestation de décrochage vis-à-vis du milieu », qui se paie d’un appauvrissement culturel. La situation que nous connaissons pourrait être du même ordre. L’emballement des avancées techniques dopé par le marché, outre qu’il nous amène à transgresser les limites de la planète et à hypothéquer son habitabilité, risque de nous diminuer. Car les savoir-faire humains sont désormais remplacés et non plus renforcés. Nous risquons de « nous engager dans une voie débouchant sur la restriction du spectre d’expériences de l’immense majorité de l’humanité ». De plus, la technologie utilisée sur les hommes pourrait provoquer entre eux des différences qui ne seraient plus sociales ou morphologiques, mais biologiques, un « éclatement de l’unité de l’espèce et du genre humains ».

L’auteur défend la nécessité d’en rabattre quant à nos prétentions économiques –« accepter de déchoir d’une certaine souveraineté économique » – et celle de réduire les inégalités. En effet, outre que les inégalités de fortune mettent en danger l’égalité démocratique, elles risquent d’alimenter la destruction de la planète. Pour agir, il faut redonner de l’autonomie au politique. Il s’agit de réaffirmer et de concrétiser la conception hégélienne d’un État au-dessus de la mêlée socio-économique. Il s’agit aussi de dépasser la distinction gauche/droite, qui n’est plus pertinente au regard de l’enjeu environnemental, et d’utiliser plutôt le clivage de Delphine Batho entre «  terriens  » et «  destructeurs  ».

Ce livre apporte des éléments de réflexion stimulants, mais il suscite aussi des questions. Ainsi, on peut se demander s’il n’aurait pas été fécond de faire la distinction entre l’économie de marché, qui existe depuis des ­millénaires, et le capitalisme, plus récent et sans doute plus nocif. Quand bien même on n’accepterait pas cette distinction, le fait est qu’il existe des marchés avec des acteurs, des pratiques et des espaces différents : les firmes multinationales manipulant les coûts de transfert font des dégâts sans commune mesure avec le paysan boulanger qui vend en circuit court. Enfin, l’auteur semble mettre sur un même pied marché et État. Or l’État peut légiférer, à la différence d’une entreprise. Et on sait identifier un État, reconnu par l’Onu, avec une personnalité juridique et qui peut être attaqué en justice ; ce n’est pas le cas du marché, processus impossible à assigner.

L’affirmation centrale de l’impuissance de l’État est discutable. Certes, les États ont du mal à lever l’impôt sur les Gafa. Mais cela n’empêche aucun d’entre eux d’agir, comme en témoignent l’efficacité variable de divers systèmes scolaires, les différents taux de chômage ou de pauvreté, l’envol de certaines villes quand d’autres s’enfoncent. Utilisant 40 à 50 % de leur produit intérieur brut en dépenses publiques, les États solides forgent largement nos cadres de vie et continueront sans doute à le faire à moyen terme, de manière positive et efficace ou non.

Dominique Bourg écrit que « le marché est le lieu d’une mise à mort économique, avec ses cohortes d’acteurs ruinés, dévalorisés, condamnés au chômage et à l’inutilité sociale ». Cette formulation sans nuance éclaire-t-elle la dimension économique dans l’amélioration des conditions de vie dans le monde ? Ce manichéisme ne nous prive-t-il pas d’une réflexion sur les acteurs et les leviers d’une transformation sociale ? Ainsi la société civile, à peine évoquée, est-elle constituée d’une multitude de projets concrets, de structures et de volontaires qui obtiennent des résultats, y compris dans le domaine de l’environnement.

Nous voiler la face sur le péril que nous courons nous endormirait. Mais dénoncer une prétendue impuissance face à un marché tout-puissant, n’est-ce pas nous aveugler ? Avec ce petit opus, Dominique Bourg bouscule sans toujours convaincre.

Presses universitaires de France, 2019
176 p. 12 €

Joël Van Cauter

Joël Van Cauter est philosophe et économiste. Il a travaillé dans le champ politique, comme entrepreneur dans le social business en Europe et en Inde, ainsi qu’en ONG où il est toujours engagé. Il est par ailleurs doctorant à l’UCL.

Dans le même numéro

Le populisme en débat

Peut-on sortir de diagnostics rapides et univoques dès lors qu'il est question de populisme ? Si le mot est partout, sa définition et les jugements qu'il invite sont rarement mis en débat. En s'appliquant à redonner au populisme une profondeur historique, culturelle et théorique, ce dossier, coordonné par Arthur Borriello et Anton Jaëger, demande ce que ce phénomène révèle des dysfonctionnements de la démocratie. À lire aussi dans ce numéro : Notre-Dame dans la littérature, le rapport entre langage et vérité et les voyages d’Albert Camus.