Notes de lecture

Dans le même numéro

Messagers du désastre. Raphaël Lemkin, Jan Karski et les génocides, d'Annette Becker

mai 2018

#Divers

Professeure d’histoire à Nanterre, spécialiste des violences de guerre, Annette Becker se demande pourquoi certains ont vu et pourquoi ils n’ont pas été crus. Pour l’auteure, Lemkin et Karski se heurtent tout d’abord à la difficulté d’expliquer et au refus de comprendre le fait que les nazis voulaient exterminer tous les Juifs (et non asservir les peuples conquis). C’est en effet le caractère inouï de la persécution qui explique l’incrédulité. Ensuite, les fausses nouvelles de la Grande Guerre font passer le message du désastre pour de la propagande de guerre. Le travail juridique de Lemkin en faveur de la reconnaissance du génocide est intimement lié au massacre des Arméniens, mais prétend armer le droit international en universalisant la notion : «Un million d’Arméniens sont morts, mais une loi contre le meurtre des peuples a été écrite avec l’encre de leur sang», écrit-il. Contre Lauterpacht, le théoricien du «crime contre l’humanité», il considère que, dans un génocide, c’est un groupe qui est ciblé (et que c’est un groupe qui cible). Karski est présenté selon toute la ­complexité de son identité : depuis sa visite dans le ghetto de Varsovie, au cours de laquelle il se transforme en «machine à enregistrer», jusqu’à sa reconnaissance comme «Juste parmi les Nations» et l’obtention de la nationalité israélienne, une «sorte d’auto-judaïsation» selon l’auteure. Même après sa mort, Karski poursuit ses transformations : il y a le Karski de Lanzmann, celui de Haennel, celui du gouvernement polonais révisionniste… Annette Becker fait une suggestion : «Son corps, plus que ses mots, exprimait-il la vérité ultime?»

Fayard, 2018
288 p. 20 €

Jonathan Chalier

Secrétaire de rédaction de la revue Esprit, chargé de cours de philosophie à l'École polytechnique et à l'Institut catholique de Paris.

Dans le même numéro

À l’occasion de la rétrospective consacrée à Chris Marker par la Cinémathèque française, le dossier de la revue Esprit revient sur les engagements de celui qui en fut un collaborateur régulier. Propres à une génération forgée par la guerre, ces engagements sont marqués par l’irrévérence esthétique, la lucidité politique et la responsabilité morale. À lire aussi dans ce numéro : Jean-Louis Chrétien sur la fragilité, les défis du numérique à l’école et les lectures de Marx en 1968.

 

Pour aller plus loin, découvrez une sélection de textes écrits par Chris Marker dans Esprit entre 1946 et 1951 : Chris Marker, cinéaste-chroniqueur