Combattre l’antisémitisme de Theodor W. Adorno
Traduit par Armand Croissant
L’un des apports majeurs de ce petit texte est sans doute la distinction de deux stratégies complémentaires pour résister de manière efficace aux préjugés antisémites, ainsi que l’usage différencié de l’autorité selon le type de personnalité antisémite en cause.
À l’heure où les Assises de lutte contre l’antisémitisme sont relancées en France, le choix des éditions Allia de faire reparaître un texte méconnu de Theodor W. Adorno n’a rien d’anodin. En 1962, cela fait près de dix ans qu’Adorno est revenu en Allemagne après son exil américain. La première Conférence des pédagogues, organisée par le Conseil de coordination des sociétés pour la coopération entre chrétiens et juifs, lui offre alors une belle occasion pour revenir sur certaines de ses thèses élaborées avec Max Horkheimer dans La Dialectique de la Raison (1944) et lancer un avertissement clair au parterre d’éducateurs réunis ce jour-là : non, l’antisémitisme n’est pas mort en Allemagne. Derrière la baisse statistique des violences, Adorno s’appuie sur de nombreuses anecdotes personnelles et témoigne d’une survivance des préjugés antisémites dont la manifestation « insidieuse » rend la critique plus nécessaire et délicate. Comment déchiffrer des discours « crypto-antisémites » se logeant au cœur de la vie quotidienne, que ce soit à travers des idiomes populaires, des productions culturelles voire la stigmatisation feutrée des « premiers de la classe » ? Sa démarche, indissociable d’une recherche de symptômes, met en évidence « une puissance des anti-Lumières » ainsi qu’« un réveil de l’anti-intellectualisme » à l’œuvre dans tout stéréotype antisémite, ce qui renvoie selon lui à un phénomène plus large de délitement de la faculté de juger et d’un développement inquiétant de la personnalité autoritaire. Or, comme toujours avec Adorno, l’analyse psychopathologique des types de personnalité n’a rien d’un fourvoiement dans le « psychologisme », tant la prédisposition de certains sujets à des pulsions antisémites reste subordonnée à des causes sociales sur lesquelles justement les éducateurs – et plus généralement tous les citoyens – peuvent agir. L’appel de cette conférence est donc avant tout d’ordre pratique : convaincre qu’il y a toujours un combat à mener contre l’antisémitisme, mais qu’il n’est pas perdu tant que nous sommes capables d’y répondre par l’usage d’une « raison critique militante ».
L’un des apports majeurs de ce petit texte est sans doute la distinction de deux stratégies complémentaires pour résister de manière efficace aux préjugés antisémites, ainsi que l’usage différencié de l’autorité selon le type de personnalité antisémite en cause. Il y a des cas où « l’aptitude à l’expérience s’est d’ores et déjà émoussée » et où il n’y a plus grand-chose à sauver. Adorno raconte notamment son recours à la police pour faire arrêter « un groupe de chauffeurs [qui] proféraient entre eux de grossières injures à l’encontre des juifs ». Il ne s’agit cependant ni de céder à une « fureur punitive » ni de rester à une confrontation de points de vue en se contentant de « simples injonctions » au respect des juifs. Adorno engage le dialogue, au commissariat, avec le meneur du groupe et s’appuie sur cette cartographie des « mauvaises postures » pour défendre, dans une veine quasi socratique, l’importance de « conduire les raisonnements à leur terme » et d’exposer les préjugés antisémites à leurs propres contradictions. Mais ne nous y trompons pas, l’accent est surtout mis sur une stratégie de « long terme », à savoir l’éducation des enfants. De l’intégration par la parole des élèves en difficulté à la promotion des « amitiés individuelles » contre les dynamiques de « clique », Adorno continue de porter haut la vertu civique du dialogue pour prévenir « la rancune contre l’esprit » et ainsi favoriser le développement de personnalités anti-autoritaires qui ne soient plus sensibles aux tropes antisémites. Finalement, c’est bien d’une relecture de Marx et du travail émancipateur de la scholè qu’Adorno tire sa meilleure arme contre l’antisémitisme, puisqu’il fait du travail de l’intellect une pratique de liberté qui n’est plus régie par le privilège mais où « tout le monde […] en réalité doit jouir des mêmes conditions [d’accès] ».
À l’issue de cette lecture, force est de constater que la vigilance d’Adorno à l’égard de l’« antisémitisme latent » prend aujourd’hui un visage de plus en plus évident. S’il anticipait un avenir de l’antisémitisme et des « préjugés raciaux » en l’absence d’un combat radical mené sur le terrain de l’éducation, la multiplication récente des actes antisémites – notamment à l’école – confirme ses monitions. En ce sens, son intervention témoigne de ce que son rival respecté Ernst Bloch reconnaissait comme la marque du génie : « la faculté de dominer son époque et de l’informer de la connaissance qu’il a lui-même aussi bien du paysage que de l’horizon de l’époque en processus1 ».
- 1. Ernst Bloch, Le Principe espérance I [1959], trad. Françoise Wuilmart, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de philosophie », 1976, p. 156.