Herbier de prison (1915-1918) de Rosa Luxemburg
La première publication de l’herbier de prison en sept cahiers de Rosa Luxemburg a eu lieu en 1989, avec certaines de ses lettres, et vient d’être désormais reprise dans une édition spéciale. L’histoire qui entoure ce florilège d’artefacts, oubliés dans une boîte ou se trouvaient dix-huit cahiers bleu-gris, dans lesquels le médecin légiste Michael Tsokos espérait retrouver des traces ADN de la spartakiste et résoudre certains mystères, est troublante et étourdissante. Selon les chercheurs, les plantes auraient pu être un moyen de communication secret entre la révolutionnaire incarcérée (« détention préventive » en 1913, suite à un appel de Rosa Luxemburg, lancé lors d’une manifestation, aux ouvriers de refuser de prendre les armes en cas de guerre) et ses collègues, pour transmettre des informations sur la situation politique réelle, alors que les remarques sur certaines pages de l’herbier annotées de manière intime et privée, auraient contenu des messages secrets qu’elle n’a pas pu écrire et publier.
Par-delà sa valeur documentaire, cet assemblage intime de rites révèle une ritournelle merveilleuse de guérison de la mémoire, tant esthétique que symbolique. Ces herbiers constituent une grande partie de la personnalité de la dissidente polonaise : celle de la révolutionnaire compassionnelle, tendre et insolente, sont a la fois des êtres matérialistes et mystiques où chaque plante est un énigme, un sortilège magique pour une personne isolée, enfermée dans son Entäußerung, ou encore une méthode auto-thérapeutique, le pharmakon.
L’étude des plantes, ces véritables vestiges du passé des existences et des collisions d’êtres confrontés à la fatalité de l’histoire envahissante, dont les traits individuels sont effacés sous le sceau de la dégradation humaine, révèle la perspicacité et le sens de l’observation exceptionnels de Rosa Luxemburg. La précision de sa pénétration de sujet paraît servir à consoler et à distraire, à différer son effondrement par un combat intérieur et une fuite de la négativité extérieure au service de l’idée. Elle a même conservé quelques feuilles de la tombe de son grand idéal politique, Ferdinand Lassalle.
La dernière fleur datée de l’herbier de Varsovie est du 15 octobre 1918 – Verbascum lychnitis, molène farineuse –, trois mois avant que les soldats du Freikorps n’assassinent cette romantique irrépressible et la jètent dans les eaux plombées du Landwehrkanal. Jusque-là, sa vie demeurait un témoignage de la résistance de l’individu, qui se renforce en compagnie des primevères « illuminant sa cellule comme le soleil », à la réalisation violente du Zeitgeist. Mais cette vie – de l’étincelle incendiaire de la conscience et de la volonté révolutionnaire, pour reprendre Michael Löwy1 – ouvre un champ de passion impérissable et d’intransigeance silencieuse encore inexploré.
- 1. Michael Löwy, Rosa Luxemburg, l’étincelle incendiaire, Montreuil, Le Temps des cerises, 2018.