Créer après la catastrophe sous la dir. de Sylvie Dallet et Élie Yazbek
L’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, n’est pas la première catastrophe au Liban, même si on se limite à la période qui suit avril 1975 et le début de la guerre civile libanaise de 1975-1990. Mais c’est peut-être la catastrophe de trop, celle qui aurait pu mettre fin au goût de créer ou à celui, de rester, retourner ou revoir ce pays.
Pour ce qui concerne le goût de créer, ce n’est pas le cas. Ce livre collectif, très stimulant, le montre et même le prouve. À sa manière, plurielle. Ouvrage collectif fait d’analyses politiques ou culturelles, d’exemples de poèmes, de photos, d’images, sans rien cacher des traumatismes et du syndrome post-traumatiques qui affecte toute la société, mais prend des formes particulières chez les artistes au sens large du mot (arts graphiques, littérature, théâtre, cinéma, photographies)
La catastrophe peut être naturelle ou historique, mais ici, au Liban, l’histoire est plus cruelle que la nature, contrairement aux tremblements de terre des Antilles, comme celui d’Haïti en janvier 2010, ou de Pompéi, qui ont aggravé les drames ou conflits historiques.
Dans sa préface, la coordonnatrice, Sylvie Dallet, compare le Liban à Haïti, où le tremblement de terre de janvier 2010 a amplifié des tragédies historiques qui ont pris une forme apocalyptique depuis juillet 2021, l’assassinat du président avec la complicité probable de son épouse, la démission du Premier ministre en exil et la prise de contrôle par des gangs de la plupart des palais de justice et des postes de police, mais elle compare aussi les montagnes libanaises aux montagnes des Balkans, chacun s’isolant dans ses montagnes ou ses vallées, nourrissant l’hostilité. L’analogie a une certaine force, mais l’échelle géopolitique diffère : le Liban est plus petit que le Monténégro, lui-même trois ou quatre fois moins peuplé que le Liban, et vingt-cinq fois plus petit que l’espace de l’ex-Yougoslavie de Tito. La grandeur et la servitude du Liban est d’être densément peuplé et d’abriter dix-sept ou dix-huit communautés ethnico-religieuses, contre deux ou trois au Monténégro. D’où la nécessité de l’échange et du commerce, que l’explosion du port Beyrouth du 4 août 2020 a rendu encore plus difficiles.
Cette entrée en matière vigoureuse permet d’apprécier les analyses des artistes, poètes, photographes, auteurs de pièces de théâtre et critiques, littéraires ou artistiques, qui suivent. Outre des exemples et des analyses très spécifiques, les contributions des auteurs sont traversées par des problématiques communes : l’ampleur du syndrome post-traumatique, la difficulté et la nécessité de dire, l’interdiction ou la nécessité de représenter, pour se confronter aux fameuses maximes d’Adorno (pas de poème après Auschwitz) ou de Claude Lanzmann (pas de représentation de la Shoah, catastrophe trop puissante ou trop indicible pour que la représentation soit permise).
L’explosion du 4 août 2020 n’est pas la Shoah, mais s’ajoutant aux guerres, massacres, attentats des années 1975 à 2006, à l’impossibilité de juger les responsables, de créer un État dont la corruption serait bannie, elle est perçue comme la catastrophe emblématique ou finale. Elle a créé un choc, mais la réponse de nombreux artistes, après un temps de sidération, est de s’exprimer, y compris en réutilisant les matériaux de la catastrophe (pierres de bâtiments détruits montrés pour une exposition d’art, photographies et vidéos de l’explosion utilisés dans des montages artistiques, journaux d’écrivains détaillant de manière obsessionnelle tous les gravats, ruines et destructions amoncelées).
Plusieurs contributions soulignent ce besoin de « créer le jour d’après », de ne pas se replier dans l’indicible, comme une grande partie de la société libanaise a eu tendance à le faire, un des contributeurs le relève, devant les violences accumulées depuis 1975. Cela est dû, peut-être, à la celle, inouïe, concentrée en quelques minutes, ravageant un tiers de la ville de Beyrouth, et à l’effet combiné de la paupérisation, du fait de la chute de la monnaie libanaise et de la violence. Car les crises libanaises précédentes avaient vu, certes, la violence, mais une richesse économique, peut-être illusoire, se maintenir. Désormais, le roi libanais, après le 4 août, est nu : la société libanaise, certes très inégale et gangrénée par la corruption, se paupérise. Mais, comme dit Gide, « l’art vit de contrainte et meurt de liberté ». Le cinéma réaliste italien surgit, emblématique, des décombres du fascisme et de la Seconde Guerre mondiale. Ce genre de miracle artistique peut-il se produire au Liban ? Cet ouvrage collectif le suggère.
Dans cette désolation, la création artistique, dans ce climat post-catastrophique, apparaît comme une ultime ressource, un rebond, qui ne peut se permettre le luxe du silence ou de l’absence de toute représentation : ce serait, comme le note un des contributeurs, presque un négationnisme, en tout cas un refoulement, de ceux qui n’ont fait que nourrir les non-dits de la société libanaise, au moins depuis cinquante ans. Cette fois-ci, la parole artistique est vécue comme une nécessité.