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Notes de lecture

Dans le même numéro

Le milieu des mondes de Jean-Pierre Filiu

Une histoire laïque du Moyen-Orient de 395 à nos jours

janv./févr. 2022

À l’automne 2017, le cours de master à Sciences Po Paris dont ce livre est issu jouissait d’une telle renommée que beaucoup d’étudiants qui n’y étaient pas inscrits se rendaient malgré tout en amphithéâtre pour suivre les développements de Jean-Pierre Filiu, avec l’impression d’entendre une recherche historique en train de se créer, ainsi qu’une histoire novatrice du Moyen-Orient. Les apports du cours d’alors se retrouvent dans l’ouvrage d’aujourd’hui, à partir de deux principes : la centration de l’analyse sur un triangle Bagdad-Damas-Le Caire, complété par Constantinople/Istanbul et Riyad au fur et à mesure des fluctuations de pouvoir dans la région, et une attention constante aux diverses religions de la région, ainsi qu’aux débats doctrinaires au sein de l’islam. « Une histoire laïque du Moyen-Orient », comme l’indique le sous-titre, en ce qu’elle ne cherche pas à expliquer la suprématie de telle confession à telle période, ni ne cherche jamais à présenter les sociétés qu’elle étudie comme des factions opposées : une histoire des mélanges et des échanges, illustrés par de très utiles cartes en cahier central, rendant la succession des faits toujours inscrite dans la géographie.

Ce parti pris permet, par exemple, de découvrir le caractère arbitraire de la frontière entre l’Irak et l’Iran, issue d’un arbitrage en 1639 ayant laissé de nombreux lieux saints chiites dans l’Irak moderne, ce qui montre bien qu’aucun État homogène ethniquement ou religieusement ne se créa au Moyen-Orient avant la Turquie kémaliste. L’étude de la considération des puissances occidentales pour la région depuis le début du xxe siècle analyse, au contraire, le biais des diplomates et dirigeants britanniques, états-uniens ou français, à ne voir ces pays que comme des blocs religieux uniformes, et non comme des ensembles politiques comme les autres, peuplés de citoyens, croyants ou non. Une tendance entamée par le « règlement organique » du Mont-Liban en 1861, que le temps des mandats (1914-1949), brillamment étudié dans un chapitre entier qui éclaire les origines d’Israël, du Liban et de la Syrie modernes, n’effacera pas.

Plus encore, cette histoire du Moyen-Orient propose des bornes thématiques bienvenues, qui diffèrent de l’historiographie traditionnelle, en commençant en 395, date du partage de l’Empire romain en deux partis, et non avec la naissance du Christ ou l’Hégire. De la même façon, le long xixe siècle du Moyen-Orient ne s’étend pas de 1789 à 1914, mais de 1798, début de l’expédition d’Égypte, à 1913, date des guerres balkaniques et de la tenue d’un premier congrès arabe, à Paris, multiconfessionnel sans que ne soit mise en avant la religion des participants, venus d’Égypte et de Syrie. Ce renouvellement des découpages temporels s’avère plus pédagogique que les enseignements habituels, et constructif pour la recherche historique.

Les lecteurs curieux de faits religieux pourront apprendre, démarche inédite dans un ouvrage destiné au grand public, l’origine des quatre grandes écoles théologiques musulmanes, elles-mêmes inspirées par quatre auteurs de recueils de hadiths, les paroles attribuées au Prophète. L’auteur paraît répondre aux polémistes contemporains en expliquant, avec justesse, comment la séparation entre les sphères politique et religieuse a bien existé dans l’islam, dans le conflit entre volonté de soumission des clercs par les califes et rappels à l’ordre religieux prônés par les oulémas, autonomes à l’exception des intellectuels de cour. Le choix du chiisme par telle dynastie n’est pas expliqué par un caractère « par essence » politique de l’islam, mais comme l’adoption d’un certain culte par un certain pouvoir, assimilable aux définitions dogmatiques d’un christianisme tout juste religion d’empire.

Cette histoire laïque est enfin non héroïque : Justinien, Mohammed, Saladin, Nasser ou Sadate, parmi d’autres, y sont décrits comme des acteurs rationnels motivés par des intérêts propres, démythifiés et sortis des clichés attachés à leurs personnes. Jean-Pierre Filiu parvient à faire sortir l’étude du Moyen-Orient des visions religieuses et des recherches des causes des tensions actuelles, et à livrer ainsi une analyse claire et dépassionnée de son objet, qui intègre à bon escient la subjectivité des acteurs.

Seuil, 2021
384 p. 25 €

Louis Andrieu

Cinéphile, il écrit sur le cinéma, les contenus audiovisuel et les images dans la Revue Esprit depuis 2013.

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