Au nord du monde de Marcel Theroux

Traduit par Stéphane Roques, postface de Haruki Murakami

Marcel Theroux imagine un monde qui s’est fortement réchauffé, où il est possible de cultiver des tomates l’été, mais où les hivers restent rudes.


Publié initialement en 2009, ce roman postapocalyptique raconte les aventures de Makepeace, femme forte et solitaire, dernière survivante d’une colonie américaine perdue dans les confins de la Sibérie orientale. L’époque n’est jamais précisée, mais des indices semblent indiquer un futur assez proche. Le quotidien de Makepeace est rythmé par la nécessité de lutter contre le froid en hiver, la chaleur en été, ainsi que la faim et quelques âmes égarées tout au long de l’année. L’ouvrage respecte les canons du genre qui, sur fond de crise sanitaire et écologique, séduit aujourd’hui de plus en plus (La Route de Cormac McCarthy ; La Constellation du chien de Peter Heller).

Pourtant, la singularité du travail de Marcel Theroux se révèle peu à peu, par petites touches. Si l’origine de l’apocalypse n’est jamais révélée, le lecteur comprend que la catastrophe écologique est advenue, forçant l’humanité à migrer vers le nord pour le submerger et, in fine, l’anéantir. Au-delà des péripéties que doit affronter Makepeace et qui tiennent en haleine tout au long de l’ouvrage, Au nord du monde donne du grain à penser sur plusieurs points.

Il y a bien sûr le péril climatique, qui est presque un personnage à part entière du roman, englobant les personnes, les lieux et le temps. Marcel Theroux imagine un monde qui s’est fortement réchauffé, où il est possible de cultiver des tomates l’été, mais où les hivers restent rudes. Le lecteur ne sait pas exactement comment la crise mondiale s’est déroulée car, à l’instar de Makepeace, il n’en connaît que les conséquences : l’arrivée massive de réfugiés venus du Sud perturbe rapidement la communauté de Makepeace et la fait sombrer dans une anarchie mortifère. C’est là un deuxième point fort de l’histoire : crise climatique et crise migratoire vont ensemble.

Dans un monde qui se délite, l’information fiable devient un bien rare et donc précieux. Makepeace est sans cesse confrontée à des rumeurs ou à des insinuations, qui ne lui permettent jamais d’avoir une vue globale du monde. Elle se concentre alors sur son monde à elle, qui se réduit à son habitat et à ses besoins essentiels. L’apocalypse est destructrice pour la solidarité et l’humanité. Marcel Theroux, par de multiples astuces, insiste aussi sur la perte abyssale de connaissances complexes et de compétences scientifiques. Ainsi, Makepeace doit en partie sa survie à ses aptitudes de botaniste ou de forgeronne, pourtant peu valorisées et de moins en moins répandues dans nos sociétés.

Journaliste pour la télévision britannique et spécialiste du monde russe, l’auteur raconte avoir été marqué par un reportage dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, où certaines personnes sont retournées vivre. Marcel Theroux s’est progressivement demandé si, dans un monde de privation à venir, les plus à même de survivre ne seraient pas les oubliés de l’usine dévastée, dénués de tout sauf de l’essentiel. La perspective qu’il dessine dans son roman ne laisse pas d’inquiéter, car elle devient malheureusement chaque jour un peu plus crédible.

Zulma, 2021
400 p. 21 €