…Et merde pour le roi d’Angleterre de Philippe Hannon et Yves Plasseraud


Les idées reçues ont une histoire, et même une histoire conflictuelle. Elles prennent souvent la forme de stéréotypes, de longue durée, mais avec des évolutions, mutations ou contradictions. Les historiens des relations internationales ont, depuis des décennies, pris l’habitude d’étudier ces stéréotypes pour apprécier leur influence dans les relations entre les États, mais aussi entre les peuples, dans la lignée des pesées des « forces profondes » de l’école historique de Pierre Renouvin, Jean-Baptiste Duroselle, René Girault, Robert Frank et de leurs disciples actuels, notamment en France et à Genève. Les psychologues enrichissent ces analyses, mais les spécialistes de l’histoire littéraire, de la théorie littéraire, ont leur mot à dire, et les juristes spécialistes des droits humains ne sont pas en reste, car ces stéréotypes freinent la réconciliation entre les peuples ou le rétablissement de la paix.

Ces idées reçues circulent, notamment dans les relations bilatérales de nation à nation. Chacune, à l’occasion des crises, et encore plus des guerres, essaie de disqualifier l’autre en s’appuyant sur des clichés, des stéréotypes répétés et souvent séculaires : le national de l’autre pays est laid, avaricieux, dépourvu d’honneur, tel autre est immoral, un autre ne sait pas parler, un quatrième est maladroit, voire puant, goinfre, vicieux de tous les vices sanitaires ou moraux, parjure – la liste est sans fin.

L’essai de Philipe Hamon, spécialiste des discours littéraires, et Yves Plasseraud, juriste spécialiste du droit des minorités et des pays baltes, est une tentative d’identifier ces stéréotypes, racistes dans leurs visées mais surtout xénophobes dans leur articulation, les différences raciales entre certains (Anglais et Français, Allemands et Français) n’ayant rien d’évident.

Il en dresse une liste impressionnante. Il tente de comprendre leur logique systémique et, surtout, de cartographier leurs canaux littéraires ou médiatiques (pamphlets, histoires drôles, petite presse, poèmes, chansons, grande littérature) par lesquels ils se diffusent dans les opinions nationales avec, souvent, une longue durée discursive qui n’a rien à envier avec la longue durée géographique et économique chère à Fernand Braudel

Des expressions comme « Boches », « rosbifs », « mangeurs de grenouilles », « mal de Naples », « perfide Albion », « grippe espagnole », « cosaques », « vandales » d’avant 1930, qui ont précédé des insultes contre les immigrés en France, forment ainsi un discours injurieux populaire, que reprennent les populistes de 1890 à 2024 – une sorte de rhétorique de la haine, qui méritait une anthologie.

Cette anthologie des haines entre peuples ou sociétés civiles n’abroge en rien le discours policé ou diplomatique et stratégiques des chancelleries. Mais pour comprendre le Congrès de Vienne de 1814 et 1815, le Congrès de Berlin de 1878, le traité de Versailles de 1919, une exploration des souterrains xénophobes des haines ordinaires entre grandes nations constitue le contrepoint ou un élargissement du champ.

Le discours théorique n’est pas absent de cet ouvrage, mais l’utilité essentielle de cet essai est qu’il se veut et qu’il est une « anthologie » et, comme telle, il sera longtemps un très utile instrument de travail sur les stéréotypes négatifs échangés entre la France et l’Angleterre, la France et l’Allemagne, la France et la Russie, la France et l’Espagne, la France et l’Italie. Les échanges psycho-discursifs au sein des principales nations européennes et au cours de l’histoire sont adressés par la France à ses voisins et par ses voisins à la France – en tout cas après le xvie siècle.

Pour ce qui concerne ces stéréotypes négatifs échangés entre la France et L’Angleterre, la France et l’Allemagne, la France et la Russie, la France et l’Espagne, la France et l’Italie, les chapitres du livres se renvoient en miroir : ce que les Français ont dit de l’Angleterre, de l’Allemagne, de la Russie, de l’Espagne, de l’Italie, et réciproquement, où l’on voit que la fabrique de ces stéréotypes est aussi inépuisable en France que chez ses voisins ou grands partenaires (Russie). S’agissant de la Russie, l’éloignement géographique ou mental ajoute une touche à la fois d’ignorance et de fascination supplémentaires. Pour ce qui concerne les autres pays, tous voisins de la France, les stéréotypes varient suivant la conjoncture internationale ou migratoire. Les Italiens se voient successivement accusés d’importer leurs mœurs (« goût » italien pour l’homosexualité supposée de Mazarin) et leurs aristocraties, avec les reines mères Catherine et Marie de Médicis (cette dernière faisant nommer Concini maréchal d’Ancre), puis, après 1880, d’envahir la France comme immigrés pauvres (« macaronis »). Le même trajet des stéréotypes a accompagné les Espagnols. D’abord perçus comme dominants sur le plan culturel (modes espagnols à la cour de Louis XIII et Louis XIV), religieux et politique (Philippe II après Charles Quint encourageant la ligue du duc de Guise et de Mercœur contre Henri IV, puis Anne d’Autriche soupçonnée d’être une traître à sa patrie d’adoption, sans compter ses liens ambigus avec l’Italien Mazarin), on les accuse d’être des réfugiés misérables et anarchistes, fuyant leur défaite contre Franco, puis des immigrés pauvres concurrençant les ouvriers français sur le marché du travail.

Pour ce qui concerne les Anglais et les Allemands, perçus d’abord comme « ennemis héréditaires » avant 1907 (Entente Cordiale) pour les premiers ou après 1840 ou 1870 pour les seconds, jusqu’au traité de l’Élysée de 1963, puis comme partenaires ou alliés nécessaires, le florilège des stéréotypes est infini et a souvent été analysé ; mais l’analyse porte plus souvent sur le nationalisme allemand, anglais, français que sur la xénophobie des uns envers les autres, le déferlement spécifique de haine envers les nationaux de l’autre nation. Le livre de nos deux auteurs, comble, avec un bonheur certain, ce vide relatif.

Stéréotypes xénophobes en Europe, préface d’Yves Mény, Presses universitaires de Rennes, 2023
338 p. 22 €