L’architecture, passionnément
Dans La Passion. Un architecte dans le grand cirque humanitaire (préface de Thierry Paquot, Paris, Archcity, 2024), un récit relevant à la fois du journal de voyage, du carnet de travail et du cahier de réflexions, l’architecte suisse Laurent Demarta entreprend de donner voix à la passion qui l’anime. Celle-ci puise toute sa force, et même sa pugnacité, dans deux matériaux essentiels au récit : l’observation et les rencontres. Pour l’architecture, il en résulte que bâtir un questionnement produit un réel échange de savoir-faire et que le meilleur dialogue s’établit dans la création. Est-ce toutefois suffisant pour changer des pratiques de constructions qui semblent trop souvent tourner le dos au quotidien enduré par des millions d’habitants, alors que, parallèlement, des analyses techniques documentent avec précision les besoins indispensables ? L’architecture n’apparaît-elle pas alors, un peu partout dans le monde, comme l’expression d’une souffrance proliférante ?
« Je décidai donc d’aller travailler “sur le terrain”, en essayant de monter les projets les plus justes possibles au regard de tout ce que j’avais appris. »
La passion commence avec les ponts. On peut d’ailleurs découvrir quelques un de vos croquis en couverture intérieure, accompagnés de vos calculs. « La définition de l’architecture telle que j’avais appris à la rêver avant et pendant mes études était simple : bâtir du vide. » Mais on comprend très vite que l’architecture est avant tout une question de méthode, au service de besoins spécifiques des populations les plus éloignées des grands centres urbains. En matière de pont, vous avez d’ailleurs un guide chevronné…
Mon rêve de jeune diplômé était non pas d’imiter, mais bien d’accompagner Toni « El Suizo » Rüttimann dans son travail titanesque de bâtisseur de ponts. Il dit dans une interview que pour lui, bâtir des ponts est un acte d’amour : comment ne pas s’enthousiasmer pour un tel aphorisme ? Comment ne pas frapper à la porte et insister pour le suivre, comme autrefois Guy Rottier chez Le Corbusier, par exemple ? Malheureusement, Toni est un maître cruel : il ne veut pas qu’on le suive, mais qu’on l’imite, de même qu’il ne veut pas bâtir des ponts pour les pauvres, mais aider ceux qui se croient impuissants en les poussant à ériger leur propre pont – et démontrer par là leur autonomie, leur force. Le livre est directement issu de cette maïeutique, mais il finit moins par atteindre le modèle que le mettre en valeur par contraste : n’est pas Toni El Suizo qui veut !
Votre participation au projet d’extension d’un important hôpital africain donne un aperçu plutôt déconcertant du travail d’un architecte œuvrant pour la cause humanitaire. Pourtant, vous écrivez : « L’architecture moderne, que j’aime, ne s’épanouit pleinement que dans les pays chauds. » Quelques pages sont également consacrées à la recette du béton, qui prospère sur le continent africain. Mais votre réussite c’est « la Case à palabre » : « c’est ma fierté, mon bijou, ma première “vraie” réalisation ». Faut-il alors renoncer à travailler sur des projets à échelle urbaine non maîtrisable ?
Par principe, il me semble que rien ne devrait échapper à l’architecture : rien n’est trop grand ou trop petit pour ne pas faire l’objet d’une réflexion, d’un projet, d’une œuvre. Mais ce qu’on oublie peut-être lorsqu’on parle d’échelle, c’est que les villes que je mentionne (Douchanbé, Ouagadougou, Port-au-Prince) abritent des populations de 1, 2 à 2, 9 millions d’âmes : c’est de l’urbanisme à l’échelle de Paris (2, 1 millions d’habitants), pas des projets de développement de quartiers ! En d’autres termes, ce n’est pas une tâche pour étudiants en mal de projet, c’est un travail pour de larges équipes spécialisées, chevronnées et bien dotées…
Il y a quelque chose de déconcertant dans le décalage qu’on trouve trop souvent « naturel » entre, d’une part, mettre à l’œuvre des consortiums de bureaux de plusieurs dizaines de spécialistes pour construire un hôpital secondaire en Suisse (je songe spécifiquement à l’hôpital Riviera-Chablais en Suisse, par GD Architectes et Groupe-6) et, d’autre part, envoyer une succession de jeunes diplômés boutonneux pour concevoir et réaliser l’un des principaux hôpitaux d’un pays trois fois plus peuplé (en l’occurrence, le Libéria).
Dans une autre partie du globe, vous vous intéressez à l’architecture parasismique et à l’introduction d’un matériau : la paille. Vous évoquez ensuite « une fabrique (locale) de tuiles en ciment » ou encore « des ateliers (locaux) de montage de fenêtres en double vitrage ». Pensez-vous qu’aujourd’hui l’architecture vernaculaire peut retrouver une place à partir de l’implantation d’entreprises locales, ouvertes sur les évolutions techniques de fabrication ? Comment alors garantir un réel échange de savoir-faire et surtout l’autonomie d’un projet ?
N’est-il pas profondément condescendant de penser que les savoirs-faires manqueraient « là-bas », que nous les aurions, nous, en abondance, et qu’il suffirait de partager pour que tout le monde soit heureux et que le miel coule de conques inépuisables ? Peut-on encore penser au xxie siècle que nous « savons » mieux qu’« eux » ce qui est bon pour… « eux » ? Tous ces guillemets ne sont-ils pas d’ailleurs profondément insultants ?
Le problème, en l’occurrence, n’est pas une question de savoir et de savoir-faire, mais de désir et d’aspirations. Pourquoi les Suisses continuent-ils à manger trop de chocolat et de fromage ? Pourquoi les Burkinabés construisent-ils en parpaing et tôle ondulée ? Pourquoi les Français montent-ils dans une bagnole pour parcourir moins d’un kilomètre ? Pourquoi les Pakistanais renforcent-ils leurs maisons avec du béton ? Pourquoi les Danois se suicident-ils ? Ces questions sont du même ordre, me semble-t-il : celui de la culture et des habitudes, pas celui de la rationalité.
Et il me semble qu’il appartient à chaque peuple de se les poser ou, à tout le moins, je ne conçois pas en vertu de quelle qualité nous saurions si bien ce qu’il faut pour les autres, alors que nous savons si mal ce qu’il nous faut à nous-mêmes. Nous sommes tous limités par nos œillères, qu’elles soient sociales, culturelles, normatives ou habituelles, quitte à souvent prendre le bon sens à contrepied. Ainsi, il est actuellement d’usage en Suisse d’emballer tout objet bâti, neuf ou vénérable, d’un illogique caparaçon de polystyrène imperméable et hautement inflammable…
En tout état de cause, si l’on pense qu’il serait bon de changer la façon de bâtir au Tadjikistan, il faudrait commencer par intégrer les intéressés au processus de définition d’une meilleure façon de bâtir, puis seulement travailler, toujours avec eux, pour rendre désirable ce que doit être une demeure ainsi « améliorée ». Voilà de quoi employer les légions de publicitaires qui nous empoisonnent le quotidien (et pas seulement le quotidien, mais c’est une autre histoire…) à autre chose que nous vendre du shampooing.
Et c’est précisément pour cette question de désirabilité que Roger Francis a fait la promotion de la brique de terre crue (BTC) au Libéria en érigeant des pavillons de luxe avec un produit local et bon marché. Mais quelle organisations non gouvernementale pourra récolter des fonds sur la base d’un slogan clamant : « avec votre argent, nous fournissons gratuitement des villas aux ministres » ?
Votre livre se termine par votre expérience professionnelle en Haïti, deux ans après le séisme de 2010. Comment, dans ces conditions extrêmes, concevoir l’habitat d’urgence ? Quelles réflexions à la fois techniques, pratiques et architecturales pouvez-vous transmettre sur ce sujet ? Nous pensons aujourd’hui à Mayotte…
Ici encore, la question de l’habitat d’urgence ne peut être résolue en lançant un énième concours sur la meilleure maison préfabriquée en bouteille de PET recyclée à parachuter sur les zones sinistrées. Il est d’une naïveté difficilement concevable de croire qu’on « résout » les problèmes engendrés par une catastrophe par une « solution » en kit.
Quid de tous ces problèmes fondamentaux en situation d’urgence que sont l’accès aux soins, à l’eau, à la nourriture, mais aussi l’inhumation des victimes, le soutien psychologique aux survivants, le rétablissement des moyens de communication ? Quid du cadastre, disparu en Haïti lors du séisme de 2010, et quid de la liquidation des successions ? Sans cadastre, sans propriétaire foncier, comment savoir où et quoi construire ? Et surtout comment construire intelligemment sans savoir pour qui on construit ?
À mon sens, il est viscéralement destructeur d’associer les termes « architecte » et « urgence ». Construire dans la précipitation ne peut qu’engendrer des problèmes sans commune mesure avec ceux auxquels on tentait d’obvier. Par contre, s’il s’agit d’abriter les victimes dans des structures sûres, on peut suivre l’exemple de la Coopération suisse, qui s’est focalisée sur la construction de vastes écoles parasismiques pouvant servir de logement en attendant une reconstruction structurée et intelligente…
Propos recueillis par Thierry Vilpou