Léon XIV. Portrait d’un pape péruvien de Véronique Lecaros et César Piscoya
Au croisement de Rome et des Andes, ce portrait de Léon XIV dessine la trajectoire discrète d’un pape façonné par le Pérou autant que par l’augustinisme, dont la retenue contraste avec les éclats de son prédécesseur et ouvre une autre manière d’habiter la fonction pontificale.
À la place de François, décédé le 21 avril 2025 après douze ans de pontificat, le conclave qui a suivi début mai a élu pape, sous le nom de Léon XIV, le cardinal Robert Francis Prevost, originaire de Chicago, religieux de l’ordre (médiéval) des Augustins, longtemps missionnaire au Pérou. Malgré les nombreux livres et articles publiés sur son parcours avant d’être élu, et malgré, depuis un an, ses nombreux messages et une « exhortation apostolique » (Dilexi te), sait-on qui il est et ce qui le meut, ce qu’il voudrait pour l’Église, ce que sera l’Église catholique avec lui ?
S’il s’inscrit incontestablement dans la ligne de François, avec des déclarations sociales et politiques courageuses, son « style » est celui de la discrétion assumée, de la réactivité lente aux événements, de la retenue qui se paie d’un manque d’éclat – le contraire de François, dont les formules à l’emporte-pièce ont plus d’une fois enflammé les médias. Dans leur excellent Portrait d’un pape péruvien, Véronique Lecaros, théologienne au Pérou, et César Piscoya, un laïc qui fut un des proches collaborateurs de fray1 Robert Prevost devenu évêque, donnent cependant quelques clés nécessaires pour mieux comprendre les actions ou les réactions de Léon XIV.
Ils éclairent en particulier l’importance, pour l’homme de Chicago, de sa présence pendant une vingtaine d’années au Pérou, depuis son arrivée en 1985 comme jeune religieux à Chulucunas, dans la région andine de Piura à l’extrême nord du pays (à près de 1 000 kilomètres de Lima), jusqu’à son départ pour Rome en 2023, comme préfet du dicastère pour les évêques, en passant par sa nomination en 2015 comme évêque de Chiclayo (à deux heures en voiture au sud de Chulucunas). La première partie du livre est une véritable monographie, historique et sociologique, de ce qu’était encore il y a quarante ans – et reste en partie – le catholicisme péruvien, a fortiori dans ces régions reculées, marquées par le racisme anti-« Indios » (et, en retour, l’aspiration éventuelle au « blanchiment »). Les similitudes avec d’autres pays d’Amérique du Sud ne manquent pas mais, au Pérou, les traces et conséquences de la religion précolombienne – sanctuaires de pèlerinage, rites, processions, dévotions de toutes sortes, objets bénis, croyances métissées – restent particulièrement vives, sans compter les pratiques de sorcellerie et tout ce qui concerne la guérison ou l’éloignement magique des maux et des malheurs qui frappent les humains. C’est aussi pour une part sur cet arrière-plan de religiosité multiple, à l’intérieur ou hors le cadre de l’Église, mais renforcé par sa faible présence institutionnelle – visible au manque de prêtres –, qu’a prospéré durant les trente dernières années le protestantisme évangélique (qui serait toutefois freiné, selon les auteurs).
Le livre expose longuement la stratégie missionnaire, dans ce contexte, des missionnaires augustins chargés de cette région du monde, ainsi que les responsabilités, l’attitude et le rôle de fray Robert Prevost. Depuis son élection comme pape, témoignages et photos ont illustré sa proximité personnelle avec les pauvres, sa pratique typiquement augustinienne de « l’amitié comme méthode ». Sans grande surprise à vrai dire, la politique ou l’orientation pastorale de la communauté augustine est de respecter et d’accompagner autant que possible les traditions du catholicisme populaire péruvien, tout en promouvant une formation plus qualitative de laïcs. Auteur d’une thèse de droit canon à Rome en 1986, fray Robert Prevost pouvait apporter sa pierre intellectuelle à une pratique pastorale accueillante et compréhensive, tout en renforçant le pôle « formation », y compris pour son propre ordre, à travers la création et la direction d’un institut de formation pour les aspirants augustins locaux, relativement nombreux dans les années 1990. Les auteurs sont soucieux de souligner, compte tenu de ce qu’on sait depuis, que fray Robert Prevost s’est tenu éloigné des communautés nouvelles, d’orientation charismatique ou non, apparues en France et en Europe dans les années 1980, et donc aussi de leurs abus multiples révélés dans les années 2010. Au Pérou avait notamment prospéré, sous le nom de Sodalicio, une communauté particulièrement toxique, dissoute par le pape François en 2025.
Fray Robert Prevost a sans doute dirigé sa maison de formation de futurs religieux et prêtres dans l’esprit du concile Vatican II, mais aussi dans celui de la spiritualité propre à son ordre. C’est l’occasion, pour les auteurs et témoins, de rappeler plus longuement ce qu’est la spiritualité selon saint Augustin, vécue par l’ordre qui porte son nom. Ils ont raison d’insister sur ce point : il suffit de se rappeler combien François, on l’a assez dit, était resté jésuite, inspiré par la tradition ignacienne des Exercices spirituels. Comment penser que Robert, qui dès l’âge de 14 ans a été au petit séminaire des Pères augustins, avant de rejoindre leurs rangs à 22 ans, ne serait pas imprégné des enseignements augustiniens sur l’amour de Dieu et du prochain, fussent-ils plus diffus que les étapes et les jalons bien marqués de l’expérience spirituelle dans les Exercices d’Ignace ? Comme évêque de Chiclayo (de 2015 à 2023), il a certainement appliqué les principes d’une « gouvernance douce » et amicale, par la conversation. Si son épiscopat bref peut sembler peu concluant, il importe toutefois de noter qu’il a dû affronter l’opposition d’un encadrement clérical verrouillé – son prédécesseur était membre de l’Opus Dei –, et que deux catastrophes majeures ont alors frappé tout le pays : l’une climatique (inondations et alluvions en 2017), l’autre sanitaire (l’épidémie de la Covid, terrible pour le Pérou, qui a été proportionnellement le pays le plus touché au monde, avec plus de 200 000 morts2).
Les chapitres finaux commentent brièvement mais utilement sa nomination à la tête du Dicastère pour les évêques, avant son élévation au cardinalat. C’est sans doute là qu’il faut chercher la raison directe de son élection par le conclave. Mais pour la personnalité du pape Léon XIV, ce sont les années péruviennes qui ont été décisives. François avait connu les pauvres de la ville, dans la périphérie de Buenos Aires ; Léon XIV a rencontré ceux des champs, dans le nord du Pérou. Il serait certes hasardeux d’en tirer des pronostics sur l’avenir du pontificat. Comme pour ses prédécesseurs, l’actualité historique fera loi. Si les migrations en Europe ont été la grande affaire de François, une chose semble quasi certaine pour Léon : c’est un président des États-Unis totalement imprévisible, bénéficiant pourtant du soutien d’une fraction importante de l’épiscopat et de laïcs influents, qui risque de gâcher la vie du premier pape américain dans les mois à venir, en mettant à rude épreuve sa pédagogie augustinienne de l’amitié.