Les graciées de Kiran Millwood Hargrave

Trad. par Sarah Tardy


Dans son premier roman pour adultes, la jeune Britannique, connue pour ses livres pour enfants, ses poèmes et une pièce de théâtre (Boat, montée en 2015), s’inspire d’événements survenus au début du xviie siècle dans le petit village de Vardo, au nord-est de la Norvège. Le récit s’articule autour de la tempête qui, en 1617, provoqua la noyade de tous les pêcheurs partis en mer et de la chasse aux sorcières, orchestrée en réponse à la volonté du très luthérien roi Christian IV d’asseoir son autorité sur cette région de Finnmark et d’éliminer toute trace des indigènes samis.

Du tableau poignant de cette communauté de Vardo, assommée par la mort de tous les hommes en activité, par des conditions de survie aléatoires et la menace de châtiments pour sorcellerie, surgissent trois figures lumineuses de femmes : Kirsten, la rebelle qui ose se comporter comme un homme ; Maren, fille, sœur et fiancée de disparus, fidèle à Diinna, sa belle-sœur lapone ; Ursa, venue du sud-ouest de la Norvège avec son époux, l’Écossais Absalom Cornet, nommé délégué de la forteresse de Vardo pour « repérer, appréhender et exécuter ceux qui pratiquent le mal ». Leurs actes conduisent alors à une méditation sur le poids de la société patriarcale, les errances de la foi, la découverte et l’acceptation de l’amour quelle que soit sa forme, sur la violence, la perte, l’altérité aussi.

Kiran Millwood Hargrave joue à la fois sur le respect du fait historique et sa dimension intemporelle. Elle ne cherche pas à rendre sensible la tonalité de la langue du xviie siècle. Les lettres officielles pourraient avoir été écrites aujourd’hui ; la faible maîtrise du norvégien par les officiels écossais justifie la simplicité et le caractère parfois elliptique des dialogues ; le recours au présent de l’indicatif contribue à rendre plus actuelles les situations et amplifie l’écho des sentiments exprimés. L’ancrage de la narration dans les paysages de cette vaste contrée sauvage, entre mer et flancs montagneux, la description précise des activités immuables qui rythment la vie au quotidien à Vardo, des virées en mer à la cuisson du pain en passant par le dépeçage des rennes ou l’assemblage de peaux de moutons, sont autant d’éléments qui vibrent sensuellement dans l’instant, loin du travail minutieux de recherche qui en a permis l’élaboration.

Kiran Millwood Hargrave sait aussi éloigner le rappel des atrocités de la chasse aux sorcières pour ne pas faire de ce thème, déjà magnifiquement traité dans des œuvres comme Les Sorcières de Salem d’Arthur Miller, le cœur de son roman. Il faut attendre près de trois cents pages pour que la mécanique inexorable des dénonciations, inculpations, tortures, confessions, simulacres d’aveux, audiences et exécutions se concrétise.

Si le dénouement tragique est deviné dès les premières lignes avec cette vision d’une baleine échouée, rêve obsédant auquel Maren ne cesse de se référer, l’auteure donne à sa prose un rythme lent et précis, s’attachant à faire de chaque scène une photographie instantanée qui se suffit à elle-même, tout en s’inscrivant comme maillon d’une histoire en devenir, parfaitement maîtrisée et connue. Des images fortes viennent symboliser les ruptures et introduire le danger, comme le regard furtif sur des étagères où cohabitent crucifix et figurines en os et en pierre, le refus de se rendre à l’église ou de s’asseoir au premier rang à côté des inconditionnelles du redouté Absalom Cornet, le fait de porter un pantalon ou de nourrir son enfant aux yeux de tous devant sa maison.

En filigrane de cette certitude que, pour la première fois à Vardo, non seulement des Samies, mais aussi des Norvégiennes vont être accusées de sorcellerie, torturées et mises à mort – aucun détail n’est épargné –, le roman parvient à faire vivre un espace où des sentiments interdits vont naître, des équilibres se trouver bousculés, des allégeances être trahies. Le cheminement de chacune des trois héroïnes principales a du sens et s’inscrit comme une espérance. Kirsten, ne supportant pas que son mari soit enterré par des mains masculines étrangères, se jette dans la tombe pour l’ensevelir, incite les habitantes de Vardo à se livrer à la pêche en mer et met en place un système de troc ; Maren prend conscience de son apparence, s’éloigne de sa mère, aide Kiinna et son fils à s’enfuir, veut intervenir pour Kirsten incarcérée et avoue son amour pour Ursa ; Ursa, soumise aux assauts physiques d’un mari violent dont elle découvre avec horreur les crimes perpétrés au nom de la religion, souffre pour les accusées de sorcellerie et, enfin indépendante, assume son attirance physique pour Maren.

Ces gestes symboliques provoquent des réactions en chaîne : les représentants de l’autorité – pasteur, seigneur de Vardo, délégué de la forteresse de Vardo – exercent leur pouvoir, arrêtent, excluent, condamnent et exécutent, parfois par cupidité, souvent par conviction religieuse sincère ; les bigotes de Vardo, animées de haine envers les Samies qu’elles consultaient pourtant autrefois, jalouses de leurs concitoyennes plus émancipées, les dénoncent et les accusent sans hésiter, même si face au bûcher, soudain solidaires, elles hurlent aux suppliciées de respirer fort pour mourir plus vite et moins souffrir.

Le monde d’avant la tempête reprend-il ses droits ? Les gouvernants de l’époque, satisfaits, le pensent. Mais le rêve de liberté reste présent, entier.

Robert Laffont, 2020
400 p. 21 €