Sigmund Freud. Une biographie intellectuelle de Joel Whitebook
Tout en reconnaissant au fondateur de la psychanalyse une contribution à un projet d’émancipation, la biographie intellectuelle de Freud par Joel Whitebook (Ithaque, 2025) critique la naturalisation de certaines normes sociales et la sous-estimation des influences maternelles.
Joel Whitebook propose une relecture approfondie de la pensée freudienne, qu’il resitue dans son contexte historique et culturel tout en examinant les implications normatives, souvent implicites, de la psychanalyse. Philosophe et psychanalyste, Whitebook mobilise les apports contemporains de la théorie psychanalytique et de la philosophie critique pour élaborer une biographie intellectuelle originale de Freud.
Il est possible de lire l’ouvrage de Whitebook selon trois axes majeurs : la contextualisation historique et culturelle de la psychanalyse, l’analyse de sa normativité, ainsi que la critique de l’occultation du vécu préœdipien, en particulier de la figure maternelle. Je proposerai également une lecture contextuelle de l’ouvrage, plus nuancée que celle d’Andreas Mayer, historien de la psychanalyse.
Une figure de la modernité sombre
Sans surprise, Whitebook situe Freud au cœur des bouleversements socioculturels de la fin du xixe et du début du xxe siècle. Issu d’une famille juive, dans une Vienne marquée par l’antisémitisme et les tensions entre tradition et modernité, Freud incarne une figure de la modernité sombre, conscient des forces irrationnelles qui traversent la culture occidentale.
Sa rupture avec les traditions religieuses et philosophiques de son temps reflète une quête d’émancipation intellectuelle imprégnée des contradictions de son environnement social. Dans cette contextualisation, Whitebook renoue avec les analyses d’Alfred Schmidt et d’Odo Marquard, qui ne sont malheureusement pas mentionnées dans l’ouvrage.
Mentionnons rapidement ce contexte. Dans la continuité de la tradition critique de l’École de Francfort, Alfred Schmidt (1931-2021), un philosophe marxiste allemand, interprétait Freud comme un penseur de la désillusion historique de la nature. Dans Der Begriff der Natur in der Lehre von Marx (1962) ainsi que dans Zur Idee der Kritischen Theorie. Elemente der Philosophie Max Horkheimers (1974), Schmidt soutient que Freud, loin de s’inscrire dans une vision romantique de la nature comme totalité harmonieuse, prolonge la rupture entamée par Schopenhauer et Nietzsche : la nature n’apparaît plus que comme un ensemble de forces conflictuelles et inconscientes, inscrites dans les déterminations sociohistoriques. Chez Freud, l’inconscient n’est pas un « fonds originaire » immuable (comme pouvait encore le rêver une certaine philosophie romantique), mais un produit dynamique, structuré par les conditions économiques et les contradictions sociales du xixe siècle tardif. Dans cette perspective, Schmidt anticipe la lecture que Joel Whitebook développe dans sa biographie. Freud n’est pas seulement un scientifique, mais un théoricien de la modernité désenchantée, dans laquelle la réconciliation avec la nature intérieure comme extérieure devient impossible sans transformation sociale radicale.
Odo Marquard (1928-2015), historien de la philosophie, lit l’œuvre de Freud comme l’expression d’une anthropologie post-romantique du désenchantement, notamment dans Transzendentaler Idealismus, romantische Naturphilosophie, Psychoanalyse (1987). Selon Marquard, la philosophie de la nature romantique représentait une tentative désespérée de maintenir l’idée d’un ordre naturel intégrateur face aux forces centrifuges de la modernité. Freud, en revanche, pense la perte irréversible de cette possibilité : la nature n’est plus un garant de sens, mais devient l’objet d’un travail psychique de deuil, de refoulement et de sublimation. À travers la psychanalyse, l’homme moderne dispose non d’une voie de réconciliation métaphysique, mais d’une méthode de gestion symbolique du traumatisme inhérent à l’existence dans un monde sans transcendance.
Cette lecture anticipe également les questions abordées par Joel Whitebook, qui insiste sur la manière dont Freud, tout en héritant de l’idéalisme allemand, se démarque fondamentalement de la conception téléologique de l’histoire ou de la nature humaine immobile, préférant élaborer une théorie du sujet façonné par le conflit, la perte et la contingence1.
Normes sociales et projet d’autonomie
Un autre des apports majeurs et bien rares de l’ouvrage est l’analyse des dimensions normatives sous-jacentes à la théorie freudienne. Whitebook met en lumière comment certaines conceptions freudiennes reflètent les structures de la société viennoise de l’époque. Dans cette perspective, il est possible de penser que Freud a pu pathologiser des expériences qui déviaient des normes sociales dominantes, révélant ainsi une tension entre l’universalité revendiquée de la psychanalyse et ses ancrages culturels spécifiques.
Whitebook met en évidence que Freud, en érigeant le complexe d’Œdipe en structure universelle du psychisme humain, projette en réalité un modèle social spécifique : celui de la famille bourgeoise patriarcale viennoise du xixe siècle. Le père autoritaire, la mère investie comme objet passif du désir et la transmission intergénérationnelle de l’autorité définissent non pas une constante anthropologique, mais une norme culturelle.
Whitebook permet de penser que Freud, plutôt que d’interroger cette historicité, a tendance à la naturaliser dans sa théorie du développement psychique, ce qui pose un problème théorique majeur : la confusion entre contingence sociohistorique et universalité anthropologique.
De même, Freud valorise une figure de la maturité fondée sur l’autonomie rationnelle et la sublimation des pulsions. Ce modèle, profondément inscrit dans l’idéal des Lumières et les attentes bourgeoises masculines (le logo-phallocentrisme de Freud, selon Whitebook), tend à pathologiser des aspects essentiels de la vie relationnelle humaine, notamment la dépendance affective et la vulnérabilité émotionnelle2. En insistant sur la nécessité de renoncer aux désirs utopiques au nom du principe de réalité, Freud laisse peu de place à l’exploration des potentialités émancipatrices de la psyché.
En ce sens, on pourrait également repenser la théorie du refoulement. Dans la mesure où elle repose sur une hiérarchisation implicite des contenus psychiques, certaines représentations doivent être bannies de la conscience pour assurer le maintien de l’ego et de la stabilité sociale. Quelles représentations sont refoulées ? Celles qui entrent en conflit avec les normes dominantes, et non nécessairement celles qui menaceraient objectivement la survie psychique individuelle. Or, en négligeant cette médiation sociale, il serait possible que Freud masque simultanément le caractère historiquement construit des normes qui structurent le refoulement. Dans ses travaux antérieurs, Whitebook avait déjà souligné l’importance d’une psychanalyse qui se pense comme historiquement et culturellement située3.
Sans cette réflexivité critique, pourrait-on penser avec Whitebook, la psychanalyse court le risque de se faire le relais inconscient des normes d’une société donnée, plutôt que de proposer une véritable exploration des possibilités humaines. Et, dans cette perspective, le processus psychanalytique se transformerait, inconsciemment et involontairement, en un travail d’adaptation à des normes et à des valeurs sociales non réfléchies.
Whitebook propose néanmoins de lire Freud comme une « figure majeure du projet de l’autonomie ». Ce faisant, il s’appuie surtout sur les apports de Hans Loewald et de Cornelius Castoriadis, à qui il emprunte l’idée du « projet d’autonomie ». Ce dernier est conçu comme un mouvement central d’émancipation propre à la modernité. Il vise à promouvoir l’autodétermination tant individuelle que collective. Et, selon Whitebook, la psychanalyse, en tant que discipline, s’inscrit profondément dans cette dynamique, dans la mesure où elle cherche à libérer les individus des contraintes exercées par les forces inconscientes ainsi que par les formes d’oppression sociale. Dès le refus de l’hypnose, Freud manifeste son choix pour une pratique thérapeutique d’émancipation plutôt que de domination par la suggestion. L’éthos des Lumières traverse l’œuvre de Freud. Avec Loewald, il défend – à rebours de l’éthique lacanienne – l’idée d’un « je » capable d’assumer la responsabilité de son propre « territoire intérieur étranger », en le reconnaissant comme une part intégrante de soi.
La mère absente
Un troisième thème central de l’ouvrage est la question de la « mère absente » dans la théorie freudienne. Whitebook ne réclame pas l’originalité de la découverte, qui a probablement été formulée pour la première fois par Jung en 1914, puis par Fritz Wittels en 1924. Mais il propose une lecture nouvelle de cette absence.
Whitebook soutient que cette structure aveuglante de la théorie trouve ses racines dans l’histoire personnelle de Freud – notamment une mère dominatrice, des séparations précoces et un transfert massif de l’hostilité envers la mère sur le père. Cela l’amène à formuler le complexe d’Œdipe comme mythe organisateur défensif (contre le chaos de la relation à la mère), tout en marginalisant les phases précoces, pourtant décisives pour la formation du sujet.
Freud, bien qu’ayant perçu ses limites – il parle lui-même à Romain Rolland des « limites de sa nature » –, ne les a jamais pleinement intégrées dans sa métapsychologie. Par manque de réflexion, la prise en compte de la phase préœdipienne et ses implications succombent donc à un refoulement personnel massif, lié à la propre histoire infantile de Freud.
De manière plus intéressante encore, Whitebook montre que l’investissement freudien dans la raison critique relève d’une double construction : d’un côté, d’une authentique élaboration sublimatoire, de l’autre, d’un mécanisme défensif contre les expériences archaïques, fluides et indéterminées qui sont incarnées dans le maternel primaire. Là encore, Freud reconnaissait lui-même sa résistance à ces zones de l’expérience en déclarant que le mysticisme et la musique lui étaient aussi étrangers l’un que l’autre.
Cette lacune d’expérience propre et de sa répercussion théorique a conduit Freud à une sous-estimation des dynamiques préœdipiennes et des influences maternelles dans le développement psychique. Le résultat en était une limitation évidente de la portée de la psychanalyse dans la compréhension des premières relations affectives. Le débat entre Freud et Rolland sur le « sentiment océanique » est caractéristique de cette difficulté. Freud avoue ne pas éprouver ce sentiment d’union avec le monde, qu’il assimile à une régression narcissique ou à un reste du narcissisme primaire, sans toutefois reconnaître sa dimension fondatrice. Pour Whitebook, Freud est ici empêché d’aller plus loin par sa propre peur de l’union archaïque avec la mère (la unio maternalis), qu’il recouvre par le père fort, figure substitutive dans l’explication religieuse.
Whitebook poursuit l’analyse des implications de ce refoulement dans la théorie freudienne de la féminité. Il affirme que Freud n’a pu penser le maternel archaïque que tardivement, et encore avec réticence, comme en témoigne son article sur la sexualité féminine (publié en 1931 seulement). Bien que Freud y admette l’importance de la phase préœdipienne chez la fille, il échoue à reconnaître qu’elle existe aussi chez le garçon. De plus, Freud reste prisonnier d’un monisme sexuel où la féminité est pensée par défaut du masculin, au prix de théories défensives telles que l’envie du pénis ou l’infériorité du clitoris, qu’il n’interroge pas sérieusement.
À suivre ces analyses, on se rend aisément compte que Whitebook ne cède pas à une lecture psychologisante réductionniste. Il insiste sur le fait que la vie de Freud, sa santé fragile, ses pertes, ses conflits ont nécessairement influencé ses constructions théoriques.
Évidemment, certains critiques ne l’ont pas vu de cet œil. Notons seulement le reproche virulent de l’historien de la psychanalyse Andreas Mayer dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung de 2018, à l’occasion de la traduction allemande de l’ouvrage4. Ce que Mayer reproche à Whitebook, c’est justement le caractère psycho-biographique de l’analyse. Mayer trouve d’ailleurs le rattachement revendiqué de Whitebook à la tradition de la théorie critique (Adorno, Horkheimer) étrange et peu convaincant (« Ceux-ci s’en seraient détournés avec horreur »).
Le jugement d’Andreas Mayer peut être compris, du moins en partie, à la lumière du débat que Joël Whitebook engage avec les théoriciens d’inspiration habermassienne, et plus particulièrement avec Axel Honneth. Au cœur de cette controverse se trouve la question de l’existence et de la portée de la dimension archaïque préœdipienne. Cette dimension est essentielle pour ce que Whitebook qualifie lui-même d’« hobbésianisme5 ». Dans la « prison » du paradigme intersubjectif des habermassiens, le sujet est essentiellement conçu comme un être rationnel et social. Aux yeux de ces habermassiens, l’égoïsme, l’agressivité ou la cupidité ne sauraient être compris comme des données anthropologiques fondamentales. Ils existent seulement comme des effets psychiques secondaires, produits par les structures du capitalisme. Or, pour préserver l’idéal d’une démocratie fondée sur le consensus rationnel, les habermassiens sont contraints, selon Whitebook, d’assécher le lac des passions irrationnelles, archaïques, en le recouvrant d’une couche de rationalité intersubjective.
S’inscrivant ainsi dans la tradition française de la lecture hégélienne, de Kojève, Hippolyte et Lacan, observe Whitebook, ces auteurs en viennent à court-circuiter les dimensions incarnées du désir, telles que la dépendance, l’avidité et l’appétit, au profit d’une conception désincarnée du désir, comme désir du désir ou comme quête de reconnaissance sociale. C’est également pourquoi les représentants contemporains de la théorie critique, pour la plupart, soit se sont détournés de Freud (comme ce fut le cas de Habermas), soit ont cherché à le réinterpréter à travers les catégories interactionnelles et langagières de la rationalité communicationnelle (comme Honneth).
À l’opposé, Whitebook inscrit sa lecture de Freud dans la continuité des réflexions d’Adorno sur la théorie des pulsions, en réaffirmant la place constitutive de ce noyau pulsionnel non rationalisable. Loin donc de « se détourner avec horreur », Adorno pourrait trouver chez Whitebook le noyau pulsionnel non socialisable. Pour Adorno comme pour Whitebook, les aspects archaïques de la subjectivité, l’irrationnel ou le « négatif » sont la marque de la non-réconciliation du sujet que la « psychologie du moi » tente de masquer. On comprend pourquoi Habermas reprochait déjà à Adorno son « attrait destructeur pour la pulsion de mort6 ».
Avec la récente traduction française de la biographie de Freud, dirigée et introduite par Pierre-Henri Castel, les analyses de Whitebook devraient retrouver l’actualité qu’elles méritent toujours. On pensera notamment à sa place dans le contexte des travaux récents en France sur l’historicisation du sujet psychanalytique. En s’écartant à la fois de l’idéal d’un moi fort et de la dissolution du sujet dans les mailles du langage, la biographie de Whitebook ouvre une voie originale pour penser la destructivité et le travail du négatif dans le cadre d’une éthique du pluralisme intérieur, apte à résister aux tentations logocentriques et phallocentriques qui traversent l’œuvre de Freud et de certains de ses lecteurs et interprètes.
- 1. Voir Joel Whitebook, “Hans Loewald, psychoanalysis, and the project of autonomy”, Journal of the American Psychoanalytic Association, vol. 56, no 4, décembre 2008, p. 1161-1187, notamment p. 1170, note 6. Voir aussi J. Whitebook, “Hans Loewald: A radical conservative”, The International Journal of Psychoanalysis, vol. 85, no 1, février 2004, p. 97-115.
- 2. J. Whitebook avait déjà entamé cette critique dans Perversion and Utopia: A Study in Psychoanalysis and Critical Theory, Cambridge (MA), The MIT Press, 1995.
- 3. Voir aussi le travail d’envergure proposé par Hervé Mazurel, L’Inconscient ou l’oubli de l’histoire. Profondeurs, métamorphoses et révolutions de la vie affective, Paris, La Découverte, coll. « Écritures de l’Histoire », 2021 (et Pierre-Henri Castel, « L’histoire, oubli de l’inconscient ? », Esprit, mai 2022) ; et par François Bafoil et Paul Zawadzki (sous la dir. de), Politiques de la destructivité. Sciences sociales et psychanalyse, Paris, Hermann, 2024.
- 4. Andreas Mayer, “Es fehlt die Mutter Joel Whitebook legt Sigmund Freud auf die Couch”, Frankfurter Allgemeine Zeitung, 14 novembre 2018.
- 5. J. Whitebook, “Wechselseitige Anerkennung und die Arbeit des Negativen”, Psyche, vol. 55, no 8, 2001, p. 755-789.
- 6. Entretien avec Jürgen Habermas, “Keine Angst vor dem Elfenbeinturm”, Der Spiegel, 4 mai 1969 (nous traduisons).
Sigmund Freud. Une biographie intellectuelle
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