Le Genre intraitable. Politiques de la virilité dans le monde musulman, de Nadia Tazi
« Quels rapports existe-t-il entre le ghazi ottoman, le Bédouin jähalite et le seigneur de guerre afghan d’aujourd’hui, ces surmâles qui séparent les siècles et les continents ? » À travers les personnages types de la mosaïque des politiques de la virilité dans le monde musulman, Nadia Tazi poursuit ses réflexions amorcées vingt ans plus tôt dans un livre cosigné avec le psychanalyste Fethi Benslama (La Virilité en islam, L’Aube, 1998). À l’origine de ce nouveau livre, on trouve l’actualité brûlante du fondamentalisme et la légendaire interrogation de Saddam Hussein au seuil de la mort : « C’est donc ça la virilité pour vous ? » Il traite de la masculinité en s’intéressant aux principaux intéressés – les hommes – et non aux victimes collatérales de la masculinité : les « faibles » et les efféminés. Il est question du voile masculin, le hijab du sultan, qui joue un rôle majeur dans la construction de la politique de virilité. Nadia Tazi rappelle également que l’injonction à la virilité n’a pas toujours mené à l’homophobie. Au contraire, pendant longtemps, « le désir homo-érotique » aurait eu droit de cité en terre d’islam. Enfin, et c’est le thème central de l’ouvrage, même si « la mouvance islamiste qui occupe aujourd’hui les devants de l’actualité exprime plus un regain de virilisme qu’un réveil de la foi », l’islamisme et le populisme croissants dans le monde musulman traduisent une crise de la virilité, et non son apogée. L’âge d’or de la virilité date en fait d’un âge pré-islamique, celui des Bédouins du désert. Ce sont eux qui ont consacré la rujûla (virilité) et son lot de valeurs, toutes hyperboliques : l’honneur, le courage, la guerre, la puissance, la domination (sexuelle, entre autres). À l’inverse, l’avènement de l’islam, symbolisé par la valorisation du Prophète et du calife (son successeur mondain), impose un nouveau régime : celui du masculin (dhakar). Or le masculin et le viril, s’ils ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, sont distincts. Les attributs du sujet viril sont conservés, mais ils sont convertis en notions théologiques. Dans le monde masculin, l’homme est toujours supérieur à la femme, mais il doit obéir à son tour au Souverain suprême. Avec l’islam donc, la puissance des hommes est bornée par la superpuissance divine. Cette sujétion nouvelle, qui frustre le sujet masculin, est responsable de la vengeance, comme une forme de surenchère virile, sur ses « inférieurs ». Ces représailles, qui prennent la forme de l’autoritarisme politique et du radicalisme religieux, n’avaient pas de sens avant que la souveraineté de Dieu ne vienne brimer la souveraineté des hommes, qui s’exerçait sans contrainte dans le désert. Le fondamentalisme serait donc la réponse anxieuse au sentiment de n’être « jamais assez viril, jamais assez pur ».