Opposition et libération d'Aldo Capitini


La vie et l’œuvre d’Aldo Capitini, profondément liées, se résument en trois mots : «  non-violence  », «  non-­collaboration  », «  non-mensonge  ». Trois injonctions éthiques qui guident tous les champs de son existence et le mènent aussi bien à choisir la chasteté que le végétarisme ou le pacifisme radical. Cet ouvrage, qui réunit des notes autobiographiques écrites tout au long de sa vie, a des airs de journal intime. Il nous plonge dans la vie de ce drôle de personnage, né à l’aube du xxe siècle, mort alors que fleurissait Mai 68. Ses textes, malgré des percées politiques et des esquisses de programme, relèvent le plus souvent de l’anecdote. Nous traversons la dictature mussolinienne, la Seconde Guerre mondiale, l’assassinat de Gandhi, Vatican II comme une saga littéraire. Capitini livre des récits d’une légèreté et d’une drôlerie saisissantes malgré la gravité des événements. Ainsi, sa rencontre avec Mussolini au retour d’une promenade matinale : «  Je vis qu’il était descendu de son cheval, qu’il lui donnait un sucre, et je m’amusais à observer la scène, mon chapeau sur la tête, tandis que près de moi un officier s’était tout à coup figé dans un rigide garde-à-vous, pour un long salut. C’était assez rare qu’on ne le salue pas ; il a dû me prendre pour un étranger.  » S’ensuit le récit de ses voyages, ses amitiés intellectuelles, ses lettres au pape laissées sans réponse, son admiration pour Gandhi. Sans doute a-t-il fait les frais, dans les mémoires, de sa marginalité intellectuelle. «  Plus que l’adhésion, explique-t-il, nos principes religieux, qui semblaient trop ardus, ­atypiques, personnels (bien qu’étant étudiés avec attention) suscitaient des scrupules moraux et des réserves politiques.  » Croyant revendiqué, il n’a cessé d’exprimer sa réserve vis-à-vis de la religion catholique, tenue par le pape et l’Église, farouchement hostiles à l’œcuménisme qu’il défendait. Militant antifasciste et pacifiste convaincu, Capitini s’est tenu à distance des mouvements qui portaient à l’époque des idées similaires. Sa réserve à l’égard des institutions l’empêche par ailleurs de souscrire au communisme stalinien qui bénéficie à l’époque de toutes les faveurs des opposants de Mussolini. Sa tentative de fonder un mouvement socialiste libéral, alliant liberté individuelle et égalité sociale, est avortée dès l’instant où ses compagnons transforment ce projet culturel et moral en parti politique. Ce statut d’électron libre lui a tout de même épargné la censure et la prison. Jugé par le régime comme un religieux perdu dans les tréfonds du mysticisme, il échappe au statut d’opposant politique. Il raconte avec humour : «  Mon livre était connu, mais il ne vint à l’esprit de personne de le lire ; s’agissant d’une expérience “religieuse”, elle était forcément inoffensive. Quelle terrible offense à la religion !  » À le lire, l’ironie apparaît comme la forme la plus noble de désobéissance civile.

 

Trad. par Lise Caillat, préface de Goffredo Fofi, introduction de Piergiorgio Giacchè, Edizioni dell’Istituto italiano di cultura, coll. « Cahiers de L’Hôtel de Galliffet », 2018
205 p. 16 €