Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Notes de lecture

Dans le même numéro

Nietzsche de Pierre Montebello

juil./août 2019

#Divers

Sauver la Terre : tel aurait été l’objectif de Friedrich Nietzsche. C’est du moins la thèse de Pierre Montebello dans son dernier essai consacré au philosophe allemand. Soucieux de démontrer l’originalité de Nietzsche en tant que penseur de la nature, Montebello examine la façon dont l’auteur du Gai savoir a compris la nécessité de penser le monde réel. Le monde réel, c’est-à-dire la Terre, délestée des mythologies et des arrière-mondes dont la philosophie et le christianisme l’encombrent.

Dans un premier temps, c’est le « monde » qui préoccupe Nietzsche en 1885, moment où il s’attelle à la rédaction des cahiers préparatoires à la Volonté de puissance[1]. La notion y est omniprésente, mais protéiforme, ce qui rend sa compréhension difficile : monde apparent, monde logique, monde vrai, monde réel, monde fictif, monde de ce qui demeure… Qui voudra clarifier la notion devra démêler une foisonnante ramification. Que signifie le concept de monde ? Quelle est sa genèse, et sur quelle psycho­logie humaine s’appuie-t-il ?

Il y a d’abord cette idée récurrente, chez Nietzsche, que le monde est d’abord ce que nous en faisons, note Montebello. Ce qui signifie que le monde est devenu ce qu’il est par la façon dont nous l’informons d’images, d’habitudes, d’erreurs et de particularismes humains : nous serions en quelque sorte les « coloristes » du monde, qui lui injectons les fruits continuellement changeants de notre sensibilité et de notre intellect.

Dans quel but ? Tout simplement de le rendre habitable. Comme ­Schopenhauer avant lui, et comme Bergson et William James plus tard, Nietzsche rend la raison tributaire du fonctionnement de la vie : elle n’est pas une faculté d’élucidation objective, mais un simple expédient vital – il faut « organiser » artificiellement le monde pour y survivre. « Les concepts de la raison ont été créés par la vie parce qu’ils lui sont utiles, non parce qu’ils sont vrais », écrit Montebello. Et si le monde nous apparaît logique, c’est parce que nous l’avons d’abord logicisé. Les lois et la logique que nous croyons déceler objectivement dans le « réel » ne seraient donc que les produits ­imaginaires de l’esprit humain, soucieux d’arpenter un monde vivable, c’est-à-dire compréhensible et établi. La conséquence de cela, c’est qu’il n’y a ni monde « en soi », ni réalité commune : chaque être vivant perçoit l’extériorité selon ses propres conditions de vie – ce que Montebello nomme le perspectivisme – afin d’y trouver quelque stabilité, la paix et la sécurité[2].

Que l’homme crée son monde n’est pas un mal en soi, pour Nietzsche. La réinvention poétique du cosmos relève d’une force artiste tout à fait vitale et humaine. Mais il est plus grave ­d’oublier ce processus créatif, de croire que ces fictions ont une existence en soi et qu’elles sont douées d’éternité. Cette croyance est celle d’une certaine « espèce d’homme », écrit Nietzsche, « souffrante, improductive; une espèce fatiguée de vivre[3] », qui préfère inventer un réel stabilisé et des vérités immobiles, des arrière-mondes chrétiens. Elle est surtout le détestable fruit d’une profonde méfiance à l’égard du devenir, associé à la souffrance, à ­l’importunité, au déracinement.

Mais détester le devenir et lui préférer une ontologie de la vérité, voilà qui revient à refuser le monde réel, et à se forger une anti-Terre consolatrice. La volonté de vérité contiendrait donc les plus mauvais germes du nihilisme : un nihilisme qui consiste à nier l’éternel changement des choses et, ce faisant, « met fin à la culture terrestre », comme l’écrit Montebello. Nietzsche aurait été le premier penseur à lire l’histoire de la philosophie comme une négation toujours plus forte de la Terre, c’est-à-dire du monde réel.

À l’horizon de cette philosophie donc, le désir de trouver une force artiste nouvelle, une passion de connaissance plus conquérante, plus confiante, enfin capable de prendre en charge le devenir. Et donc de retrouver un lien avec la Terre. L’appel nietzschéen se trouvera formulé dans Ainsi parlait Zarathoustra : « Je vous en conjure, mes frères, à la Terre restez fidèles, et n’ayez foi en ceux qui d’espérances supraterrestres vous font discours [4]! » Ce qui implique d’agréer le monde tel qu’il est : Montebello nomme « pessimisme de la force » l’acceptation de ce monde unique, sans vérité, sans mythologies, profondément héraclitéen et dépourvu de toute nécessité. La Terre vaut pour elle-même, trouve sa justification en elle-même. Raison pour laquelle il faut la délester de toute eschatologie. Le processus sera long : l’homme « ne parvient à la nature qu’après un long combat [5] ». Mais le jeu en vaut la chandelle. Car à laisser monter la Terre en soi, on connaîtra enfin « le sentiment d’une splendeur, d’une épiphanie » qui efface à grands traits « toute l’histoire humaine de la négation de la Terre », selon Montebello.

Au terme de ce parcours, on mesure combien le concept de monde est un prisme lumineux pour aborder les enjeux de la philosophie nietzschéenne. Le livre de Montebello y aura finalement distingué trois acceptions du monde : le monde de la vérité, qui désigne un monde absolu, essentialisé, tel qu’il est conçu par la métaphysique ; le(s) monde(s) particulier(s) du perspectivisme ; le monde du devenir enfin, la Terre, qui est le seul réel possible[6].

Surtout, Nietzsche sera apparu comme le premier penseur d’une Terre autotélique, qui se suffit à elle-même, qui porte sa propre lumière. Il fut aussi le premier penseur des dangers qui la menacent. En effet, lorsque la Terre subit l’empire des lubies humaines – théologiques, métaphysiques ou politiques –, elle s’abîme dans le nihilisme de ses pensionnaires. Le message de Nietzsche, ultimement, est une requête d’admiration : « Que l’on mette enfin les valeurs humaines gentiment dans leur coin […]. Nombre d’espèces animales ont déjà disparu; à supposer que l’homme disparaisse à son tour, rien ne manquerait au monde. Il faut être assez philosophe pour admirer ce néant-là7. »

 

[1] - Titre donné ultérieurement par la sœur de Nietzsche à une compilation de fragments, et dont on a dit que l’édition trahissait le projet initial du philosophe.

[2] - Le perspectivisme nietzschéen n’est toutefois pas un subjectivisme, note Pierre Montebello. Nietzsche ne conçoit pas la nature comme un « chaos de solipsismes » ou comme une confrontation infinie de consciences enfermées – raison pour laquelle Nietzsche ne parle pas de sujets mais de foyers de forces. Le perspectivisme « n’est pas un point de vue sans monde », mais « la manière dont nous sommes parties prenantes du monde, le lieu où nous sommes insérés au monde », écrit Montebello. C’est peu de dire que Nietzsche ruine les fondements de la philosophie transcendantale au profit d’une philosophie de la nature.

[3] - Friedrich Nietzsche, Œuvres philo-sophiques complètes XIII, édition de Giorgio Colli et -Mazzino Montinari, trad. par Henri-Alexis -Baatsch et Pierre Klossowski, Paris, Gallimard, 1976, fragment 9.

[4] - Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait -Zarathoustra, dans Œuvres philosophiques -complètes IV, édition de Giorgio Colli et Mazzino Montinari, trad. par Maurice de Gandillac, Paris, Gallimard, 1971, préface, § 3.

[5] - Friedrich Nietzsche, Œuvres XIII, op. cit., fragment 10.

[6] - Voir Friedrich Nietzsche, «  Comment le “monde-vérité” devint enfin une fable  », dans Le Crépuscule des idoles, trad. par Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1908.

Fidélité à la Terre, Cnrs, 2019
446 p. 10 €

Marion Bet

Agrégée de lettres modernes, elle prépare une thèse en études politique à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.

Dans le même numéro

L’argent, maître invisible

Le dossier estival de la revue Esprit, coordonné par Camille Riquier, fait l’hypothèse que le monde capitaliste a substitué l’argent à Dieu comme nouveau maître invisible. Parce que la soif de l’or oublie le sang des pauvres, la communauté de l’argent est fondée sur un abus de confiance. Les nouvelles monnaies changent-elles la donne ? Peut-on rendre l’argent visible et ainsi s’en rendre maître ?